jeudi 1 mars 2018

Un village à l'heure allemande

Racontez-moi nos ancêtres, racontez-moi votre village à l’heure allemande : Barisis les Bois situé au creux d’une vallée boisée, en lisière des forêts domaniales de Saint-Gobain et de Coucy-Basse.
 
Jean-Baptiste Adolphe MERCIER  - ancien gendarme - lève un sourcil, lisse sa moustache avec la main, et Clotilde Anatalie LESCOUET soupire profondément. Ce sont mes arrière-grands-parents maternels, ils ont  66 et 63 ans à la fin de la Première Guerre Mondiale en 1918.

Barisis - La mairie
Oh ma petite ! Tu sais dans notre village, dès l’arrivée des troupes allemandes  la vie normale s’est arrêtée, tout a basculé. Dès le premier septembre 1914, Barisis aux Bois est passée à l’heure allemande, au sens propre comme au sens figuré. L’horloge de la mairie a été mise à l’heure de Berlin, les militaires se sont installés dans le bâtiment.
 
Tu sais l’Aisne notre département  a été est coupé en deux. L’armée allemande occupe la zone située au nord du front stabilisé. Les villes de Saint-Quentin, Laon, Vervins et Coucy le Château  servent de quartiers généraux et de plateformes logistiques pour amener les hommes et le matériel. Nous les habitants de la « zone occupée »  avons vécu une guerre différente de celle subie par les habitants de la « zone libre ».
 
Sous l’hégémonie de l’occupant la terreur règne : interdiction de communiquer avec le reste du pays, réquisition de vivres et de matériel, travaux forcés, prise d’otages. Dans notre village dès 1915, une administration militaire est instaurée. Les jeunes gens et les hommes valides de 14 à 50 ans sont contraints de travailler pour les Allemands. Certains sont envoyés à Etréaupont où des usines contrôlées par l’occupant ont besoin de main-d’œuvre.
 
Une contribution de guerre fut imposée à la commune et très vite une pénurie de pièces et billets oblige les autorités municipales à se lancer dans l’émission de bons, surtout des petites coupures: une décision du conseil municipal du 7 février 1915 permet l’édition de bons qui remplacent la monnaie. Une autre émission de bons en avril 1916 aura lieu sur la demande de la Kommandantur de Chauny.

Certes, l’installation permanente de nombreux hôpitaux ennemis put préserver la localité des bombardements et des trop fréquents passages des troupes. Mais Barisis aux Bois n’en fut pas moins sacrifiée une des premières.
 
Barisis en rouge les zones détruites - Gallica
Tu sais ou peut-être pas, que le Quartier Général allemand, informé des projets d’une grande offensive française, décide le repli stratégique de ses troupes sur la ligne « Siegfried »  afin de raccourcir le front existant. Le problème c’est que cette fichue ligne dénommée  « Hindenburg » par les Alliés passe sur les hauteurs de notre pauvre village.

Jour funeste que celui du 13 novembre 1916, où le village est complètement brûlé, rasé et  sa population dispersée un peu partout au nord de l’Aisne. Le village est abandonné, détruit pour ne laisser aucun abri aux Alliés, les maisons sont minées ou piégées, les points d’eau empoisonnés, la mairie, l’église et l’école dynamitées.
 
Tu sais ou peut-être pas, que ce repli stratégique ordonné par le  Général Ludendorff sur la nouvelle ligne de défense, ou opération Alberich s’achèvera en mars 2017, politique de la terre brûlée. Il s’accompagne d’une évacuation sans ménagement des populations demeurées sur place, puis d’une destruction méthodique quasi industrielle par les Allemands du terrain ainsi abandonné à l’adversaire.
Barisis - ruines du village
 
Monologue débité – comme pour se libérer - Barisis aux Bois, mon village natal, celui de mes ancêtres n’est plus, on a tout perdu : nos souvenirs, nos biens, notre maison, celles de notre entourage, nos amis, on a été chassés, ballotés. Tant de villages détruits. Tant de pertes humaines.
 
Monologue situé dans la Drôme, car à la fin de 1918, Jean-Baptiste Adolphe MERCIER et Clotilde Anatalie LESCOUET, ainsi que d’autres familles de Barisis aux Bois, séjournent à Montmeyran dans le village de leur belle-fille Isabelle ARNOUX en tant que rapatriés.
 
Sont-ils aussi passés par la Suisse, par Evian ? Et quand ? Je ne sais pas. Mes arrière-grands-parents avaient été logés dans le village, ils avaient tissé des liens avec des montmeyrannais qui sont allés les voir dans l’Aisne plus tard.
 
A la fin de la guerre, ils avaient Jeanne leur petite-fille et Isabelle leur belle-fille pour éviter le néant, et le chagrin immense de la perte de leur fils unique Emile  le 23 juin 1916 lors de la bataille du Fort de Vaux dans la Meuse. Jeanne n’aura vraiment connu que son grand-père,  car Clotilde après tant de vicissitudes et d’épreuves s’éteindra en septembre 1919 à Barisis aux Bois.
 
Le peintre Maurice Denis est venu en 1917 à Barisis aux Bois pour faire des croquis après la destruction du village et peindre ce tableau : il ne peint pas l’horreur des combats mais plutôt des scènes de ruines et des soldats aux repos.

Maurice Denis - Barisis 1917
Et après ? Les clichés de cette époque montrent l’ampleur des destructions: toutes les maisons du centre, la mairie, la gare et la sucrerie ont été dynamitées. Les bois restent encombrés de fils barbelés et d’obus. La tâche à accomplir pour rebâtir est donc immense.

A partir de janvier 1919, les habitants évacués reviennent et constatent la désolation qui règne dans leur village. Tout d’abord il faut déblayer. Puis, avec un courage sans faille, ils commencent à ériger des abris de fortune: cagnas,  masures de bric et de broc, et des baraques appelées « les provisoires ».

« La vie s’annonce certes dure mais le Barisien a depuis toujours la réputation d’être robuste et obstiné. Dans les ruines, parmi les monceaux de pierres, sous des charpentes calcinées, dans les ferrailles tordues et parmi les obus et les bombes non éclatés, des familles entières tentent de retrouver une vie presque normale. » Impossible d'ajouter quoique ce soit.
 
La reconstruction en dur, les dommages du guerre s’étaleront sur plusieurs années, et constituent un autre chapitre.
 
 
« Entre le chagrin et le néant,
C’est le chagrin que je choisis,
Car rien n’est pire que le néant »
 
       Faulkner, les palmiers sauvages


Il s'agit du troisième billet sur le thème #RMNA Raconte-Moi Nos Ancêtres
Saison 1 - Année 1918 suggéré par la "team" de RDVAncestral
http://rdvancestral.com/rmna/
 
Sources :
Cartes postales documents familiaux
 
Suggestions :
-  Livre de Philippe SALSON:
   L'Aisne occupée : les civils dans la Grande Guerre
   Presses Universitaires de Rennes
- Sur ce livre Article de Envor l'occupation de l'Aisne un exemple à suivre

3 commentaires:

  1. Rare récit de la Grande Guerre vue depuis la zone occupée. Quel malheur pour tes ancêtres d’avoir perdu leur village et leur joie de vivre !

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  2. Je suis d'accord avec Marie. C'est une histoire qu'on ne connaît pas, cette zone occupée de l'Aisne qui n'était pas seulement un théâtre d'opérations. Quelle tristesse pour tes arrière-grands-parents d'avoir vu leur village détruit et d'avoir dû s'expatrier, en plus d'avoir perdu leur fils unique ! Très beau billet !
    Marie (Aldaxkatik Aldaxkara)

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  3. J'imagine le moment terrible du retour dans un village complètement détruit. J'essaye de me mettre à leur place. La maison est avant tout un lieu de vie, elle fait partie de nous. Une maison détruite, et c'est une part de nous qui s'en va. Ton article est saisissant et montre ô combien la guerre a été lourde de conséquences pour certains villages !

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