jeudi 15 février 2018

Isabelle seule avec Jeanne pendant 4 ans

Racontez-moi vos ancêtres, raconte-moi Isabelle seule avec sa petite pendant 4 ans de 1914 à 1918. Oui ce n’est pas récent cette Première Guerre Mondiale, surtout pour Anatole, Noé ou Florine notamment … Isabelle ARNOUX est leur arrière-arrière-grand-mère.
 
L’Europe grondait en ce début d’été 1914, les nouvelles n’étaient pas bonnes. C’était pourtant le bonheur au foyer d’Isabelle et Emile avec la naissance de leur premier enfant : la petite Jeanne Isabelle aux yeux bleu-gris comme ses parents. 
 

Braine à droite les Ecoles
 
Mariés dans la Drôme en 1912, Isabelle ARNOUX et Emile Octave Georges MERCIER tous deux instituteurs, vivaient à Braine dans l’Aisne. Cette petite ville de 1500 habitants en 1914, est située à 32 km au sud de Laon la préfecture, et à 22 km à l’est de Soissons, fièrement dominée par l’ancienne abbatiale Saint-Yved des 12e et 15e siècles.
 
Le tumulte se rapprochait encore, mais ils étaient trois maintenant avec Jeanne témoin de leur amour, petit bout synonyme d’espoir et d’avenir commun. Isabelle et Emile étaient-ils conscients que ce moment si privilégié serait si bref ?
 
Isabelle, Emile jeunes parents de 26 et 28 ans et leur bébé Jeanne auront été ensemble trois semaines seulement.
 

Braine Isabelle et Jeanne
Avec la déclaration de guerre et l’ordre de mobilisation générale, tous les hommes devaient se séparer de leurs proches, les embrasser tendrement et partir tout de suite. Emile MERCIER mon grand-mère paternel, caporal, arrive au 67e Régiment d’Infanterie le 4 août 1914 à Soissons, il entre en campagne le 12 décembre de la même année.
 

Pendant ce temps l’armée allemande déferle sur la France, envahit le département de l’Aisne, Barisis les Bois où demeurent les parents d’Emile est sous la botte de l’ennemi dès ler septembre 1914. L’avancée allemande atteint Braine dans la foulée où Isabelle demeure avec son bébé, toutefois la petite ville redevient française dès le mois d’octobre suivant.
 

Braine est avant tout une base arrière et joue un rôle essentiel dans la logistique du front du Chemin des Dames tout proche. Plusieurs axes de communication majeurs passent par la ville. C’est le point obligé de la plupart des troupes qui vont vers le front ou en reviennent.
 
 Jeanne Isabelle Mme Loubry et sa fille
Cependant Isabelle qui est institutrice a repris son travail, je sais qu’elle avait en charge les petits, mais avec le départ des maîtres des changements ont pu intervenir. J’espère qu’elle était  entourée par des amis ou connaissances, à défaut d’avoir de la famille sur place. Jeanne grandissait, petite blondinette, elle fixe bien l’objectif sur les photos. Clichés pris pour être envoyés au papa sur le front, aux grands-parents : elles ont « vécues » ces photos.



Sur deux  autres photos : à côté de Jeanne et sa maman sont citées Mme Loubry et sa fille, et quel est cet enfant à côté de Jeanne avec un soldat peut-être convalescent, Braine ayant des ambulances pour soigner les blessés. Photos en partie muettes, sur certaines la petite Jeanne est un peu floue car elle a bougé.

 
Braine  Enfant, soldat et Jeanne  
J’espère que des échanges de lettres ont pu se produire, mais cela ne fut pas facile pour la jeune maman, comme pour tous les civils. Gamine ayant questionné ma grand-mère, elle consentit tout juste à me dire : la vie était dure, point à la ligne.






Emile passera une permission (vraisemblablement la seule) à Montmeyran dans la Drôme, chez ses beaux-parents Jean Pierre ARNOUX et Noémie Olympe LAGIER, ne pouvant se rendre dans son foyer trop proche du front.

Mon grand-père Emile est porté disparu le 23 juin 1916, lors de la terrible bataille du fort de Vaux dans la Meuse. L’avis officiel est daté le 29 juillet 1916.

Douloureuse épreuve pour Isabelle lorsqu’elle apprendra cette disparition, pour ses beaux-parents qui perdent leur fils unique et tous les proches. Porté disparu selon la formule consacrée, Isabelle s’est-elle accrochée à un fol espoir qu' Emile fût blessé, ou fait prisonnier ?
 
Braine reste française pendant presque toute la guerre, à l’exception de septembre 1914 et, surtout, de plusieurs semaines en 1918. Peu concernée directement par les combats de la guerre, elle est toutefois bombardée par des obus à longue portée ou des avions qui font des victimes, et occasionnent des destructions. La ville s’est vidée d’une grande partie de sa population pendant le conflit.
 
A quel moment, Isabelle et sa petite Jeanne ont quitté Braine ? Pas avant fin 1917, mais avant mars 1918 ? Quel fût l’évènement catalyseur ? Je sais qu’elle sont passées par l’Allemagne, la Suisse et ont abouti à Evian en Haute Savoie comme tant d’autres rapatriés.
 


Braine Jeanne et Isabelle
Des femmes, des enfants et des vieillards acheminés par convois ferroviaires, via la Suisse, 375 000 rapatriés au total,  ont été pris en charge par les instances évianaises lors de ce conflit mondial.
 
De station d'attente au début de la guerre, Evian est devenue en 1917, en raison de ses structures sanitaires et ses nombreux hôtels, centre principal du dispositif d'accueil mis en place par les pouvoirs publics. C'est ainsi qu'arrivent chaque jour par train, sur les bords du Léman, 1 200 civils rapatriés, dans un état de grande pauvreté, qu'il faut enregistrer, réconforter, soigner, habiller, héberger...
 
Jeanne se souvenait avoir dormi sur la paille «  çà grattait » et aussi que les « pruscottes » déformation des prussiens lui avait pris sa poupée. Elle attrapa la typhoïde fût très affaiblie, au point de ne plus pouvoir marcher à plus de 3 ans.
 
En farfouillant de nouveau dans les quelques cartes postales que je détiens, une m’a interpellée provenant d’Evian datée d’avril 1918 et faisant référence à la Supérieure du Couvent des Clarisses.  Isabelle et Jeanne ont pu être hébergées dans ce couvent ou soignée pour la petite avant d’entamer la dernière étape pour Montmeyran dans la Drôme.
 
Jeanne était sauvage car souvent seule avec sa mère, et puis cette fuite, avec les femmes, enfants et vieillards, ballotées elles le furent.
 
Sa grand-mère Noémie Olympe  LAGIER eut à cœur d’apprivoiser cette petite-fille dont elle faisait enfin connaissance  et de la « remplumer »  avec des cuillerées d’huile de foie de morue au programme, et à renfort de lait de poule (boisson avec du lait, des jaunes d’œufs et du sucre). Je détiens une photo de Maman un peu tristounette, les cheveux raides, et les jambes bien gringalettes.
 
C’était la première vie de ma grand-mère maternelle Isabelle ARNOUX épouse d’Emile MERCIER et maman de Jeanne, épouse d’un soldat, d’un poilu porté disparu, épouse elle le sera jusqu’en 1920 où officiellement elle deviendra veuve. Jeanne grandira dans la Drôme car Isabelle y sera nommée institutrice dans un village au pied du Vercors.


***
 
Il s'agit du premier billet sur le thème #RMNA Raconte-Moi Nos Ancêtres
Saison 1- Année 1918 suggéré par la "team" de RDVAncestral
http://rdvancestral.com/rmna/



Carte et photos : documents de famille

2 commentaires:

  1. Quelle histoire poignante que celle d'Emile, Isabelle et Jeanne. Une vie de famille écourtée et des années de guerre éprouvantes... bravo pour ce billet.

    RépondreSupprimer
  2. Le bonheur d’Isabelle et d’Émile aura été de trop courte durée.
    Cette jeune institutrice a dû être bien courageuse pour élever sa fille. Comme ces photos, en contrepoint du récit, sont intéressantes !

    RépondreSupprimer