vendredi 15 décembre 2017

Boulot et mariage pour Antoine clerc laïc

L’essieu de la roue de la carriole grince, d’autant que la route comporte des ornières. Heureusement que pour finir le trajet vers Barisis aux Bois, j’ai rencontré une âme charitable qui m’a hissée à son bord. Il s’agit d’un marchand chanvrier qui se rend aussi dans cette paroisse du Laonnois, accompagné d’un tisserand qui rentre chez lui.
 
- C’est pas raisonnable ma petite dame de cheminer toute seule, qu’en pense votre famille ? Il y a plein de forêts par ici, savez-vous que la paroisse est réputée pour la qualité des toiles de chanvre tissées par les tisserands ?
 


BM Lyon- Baron Balthazar Jean

- Je n’avais pas trop le choix : il me faut être à tout prix ce mardi 28 août 1736 à l’église Saint-Pierre et Saint-Paul pour le mariage d’un parent … (difficile d’ajouter le mariage d’un de mes ancêtres afin de ne pas manquer mon rendez-vous ancestral mensuel).
 
- Oh oui, j’ai entendu dire qu’un nouveau clerc laïc allait s’installer après avoir rencontré le Syndic et reçu l’autorisation d’enseigner de M. le Curé. Il doit remplir les conditions et a sûrement obtenu un certificat de moralité comme il vient de loin.  Il va remplacer notre clerc laïc Jean LEPREUX qui a pris de l’âge et il épouse sa fille cadette… la pauvrette elle n’est plus toute jeune. 
 
- Oui, c’est Antoine MERCIER (Sosa 192) qui vient du village d’Ambleny. (Chut c’est un de mes ancêtres qui m’a donné beaucoup d’émotions… un de mes préférés.)
 
Fils de Jean MERCIER et Marie HIDRON, Antoine avec ses vingt et un printemps, est au tournant d’une nouvelle vie : du travail et une épouse dans un nouveau village.  Il s’apprête à unir sa destinée à Louise Renée LEPREUX 27 ans, fille de Jean LEPREUX et de Marie Jeanne LAHOBE.
 
Voilà en dépit des cahots et des grincements, on est arrivé devant la petite église paroissiale de Barisis aux Bois, le tisserand m’aide à descendre de la carriole, et je remercie vivement le marchand chanvrier pour son transport.
 
Je me faufile avec d’autres personnes pour pénétrer dans l’église où va officier Dom Bertin Ruë. Antoine MERCIER le marié, pas très grand, vêtu de neuf est accompagné de Marie HIDRON veuve de Jean MERCIER, très fière. Il est flanqué de son frère aîné Jean, plus grand, belle prestance, c’est un des témoins.
 
La mariée, maigrichonne et pâlotte, entourée de ses parents, paraît intimidée, peut-être en est-il de même pour le marié ? Louise Renée LEPREUX a comme témoin un oncle Charles LAHOBE,  et aussi un beau-frère Vincent VILLE (SOSA 196) : tiens donc voilà un autre ancêtre.
 
Deux autres témoins interviennent aussi, Louis Jacques WATIER, Syndic et Alexandre ROSSIGNOL Greffier et marguillier, de la paroisse bien sûr. Toutes les personnes citées signent, Antoine MERCIER accompagne sa signature de ruches, celle de son frère Jean révèle une habitude certaine de l’écriture et un caractère affirmé.


 
Papoti-papota des commères, mes voisines de banc, pendant les signatures du registre et en attendant la sortie des nouveaux mariés.
 
- Tiens l’année dernière c’était  Marie-Jeanne, la sœur aînée de la mariée qui épousait Vincent VILLE. Bah, elles sont pas costaudes ces deux là, j’entends.

Et oui, mes ancêtres Antoine MERCIER et Vincent VILLE seront beaux-frères quelques mois. Leurs épouses affaiblies chacune par une naissance décèderont rapidement. L’enfant d’Antoine échappera aux limbes, car baptisé in extremis par sa grand-mère Marie HIDRON. J’écarte cette pensée, en ce jour particulier.
 
- Ben dis moi, le nouveau clerc, il va lui falloir du courage susurre une paroissienne : on doit lui envoyer tous les enfants de moins de 14 ans, sinon on risque une amende. Il leur apprend le catéchisme et les prières. 
 
- Mon homme il trouve bien  que le maître apprenne à lire, à écrire, à compter et aussi quelqu 'chose qu’on dit grammaire… Du coup, on verse pas au maître la même somme : 3 à 6 sols par mois.
 
- Ouais, ça fait beaucoup, et pour les filles c’est pas trop utile moi je dis !
 
- Oh le nouveau clerc, il va sûrement habiter chez Jean LEPREUX, c’est commode et près de l’église. Il y a déjà la pièce pour la classe avec des bancs et des tréteaux, et aussi le poêle, pour le bois nos écoliers l’apportent…
 
C’est vrai qu’Antoine MERCIER devra  aussi sonner l’angélus, le matin, le midi et le soir. Il devra remplir toutes les fonctions relatives à son état, tant suivant la religion, que lire les placards, ordonnances et règlements : ces publications se faisant à la sortie de la messe. Il sera souvent être témoin lors de mariages ou inhumations.
 
Recevait-il chaque dimanche dans toute maison où il portait l’eau bénite suivant l’usage ancien : un sol ou un petit pain de cette valeur ? J’espère que chaque ménage lui versait bien 3 sols à la Saint-Jean-Baptiste, et que la paroisse lui versait une contribution.
 
- Dîtes vous, qui êtes une invitée du promis, y fait pas tout çà pareil vot’ clerc laïc ?
- Oh si, enfin presque… 
 
Je me dis que dans l’assemblée, il y a peut-être  Louis DAUBENTON garde-vente ou son épouse Marie GRANDIN, Marie-Catherine ROSSIGNOL et bien d’autres ancêtres. J'évite de trop dévisager les personnes de l'assemblée.
 
Mon temps s’est écoulé, Marie HIDRON et son fils Antoine MERCIER m’ont fait un petit signe : du genre à une autre fois.


Juste un petit rappel, pour le lecteur non-initié : si les dialogues et description des personnes sont pures fiction, celles-ci ont bien vécues dans les lieux cités et aux dates évoquées.

 
Pour retrouver Marie HIDRON et son époux Jean MERCIER
Sources
Archives Aisne 02 Barisis BMS 1721-1750 vue 100
Gallica Bulletin de la Société des antiquaires de Picardie :
Choix et nomination d’un maître d’école et clerc laïc dans un village au XVIIIe

dimanche 10 décembre 2017

Noëls d'autrefois à Bessans

En cette période de l’Avent qui précède Noël, il me plaît à penser que mes ancêtres savoyards, du côté d’Aussois, Avrieux ou Modane  avaient des traditions similaires à celles de Bessans, commune située plus haut en Maurienne, tant pour la crèche que pour les chants.
 
Tombée sous le charme  d’un article de Florimond Truchet de 1867 rédigé pour la Société d’histoire et d’archéologie de Maurienne, je vous en propose des extraits :

 
« Dans quelques communes de la Maurienne, on a coutume de construire, quelques jours avant la fête de Noël sur l’un des autels de l’église paroissiale, pour laquelle on s’efforce, autant qu’il est possible, d’imiter le délabrement de l’étable de Bethléem. Quelques éclats de bois simulant des poutres et une charpente supportent un toit de chaume recouvert d’une ample couche de coton, qui figure la neige que l’architecte, plus pieux qu’instruit, suppose tomber en Palestine. »
 
« Des statuettes de cire, vêtues d’étoffes, représentent la Sainte-Famille et l’Adoration des Bergers ou des Rois, selon le temps. Au second plan, on voit un âne et une vache, puis au fond une crèche garnie de foin ; sur le faite du toit, une étoile de papier doré brille le jour des Rois. »
 
Florimond Truchet a eu connaissance de deux manuscrits d’anciens Noëls que l’on chantait encore à Bessans vers 1827 en patois, ou mauvais français. Il souligne, à juste titre me semble-t-il, leur étrange et naïve poésie, liée à une foi sincère.

 
« Chez l’auteur de ces Noëls de Bessans, l’illusion allait si loin qu’il suppose que Jésus est né, non pas à Bethléem, mais à Bessans même, et que les villageois des environs s’empressent de s’y rendre pour offrir leurs présents au nouveau-né. Leurs noms sont cités : ainsi Robin porte un agneau, Bartholomé des fromages gras, Jacquet du fromage vieux, d’autres portent dix ou douze marmottes, etc … »


Les anges volent par les montagnes
Par les vallons, par les campagnes,
Ils trouvent les bergers endormis,
Ils chantent clair comme des orgues de Barbarie,
Ils font savoir à toute personne
Que le Bon Dieu est né




Gens qui êtes dans vos maisons
Tapis comme des marmottes,
Ne chaussez pas vos galoches,
Prenez seulement vos sabots,
Sortez, dehors est une chose étrange,
Vous  y verrez mieux qu’à midi,
Sortez, vous y verrez les anges
Qui vous donnent le bonjour
.


Courage, il nous faut donc aller
Commander à nos épouses
De porter à l’accouchée et à son enfant
Des couvertures de fine laine,
Qu’elles renversent leurs écrins
Si elles ont quelques belles échevettes
De lin, et des serviettes propres
Pour faire des langes au poupon


Et le grand Jean et le vieux Pierrot
Leur porteront des fromages gras
Humbert, fils de Gilles, et Garinot,
Du beurre frais et des cérats,
Cherchons dans nos fromageries,
Tout ce que nous avons de meilleur,
Courons sans faire d’autres façons
Leur en offrir de bon cœur. 


Les bonnes gens de l’Ecot dansent
Et les autres viennent en chantant :
« vive Bonneval, lui seul ! »
Ils descendent avec diligence
Pour venir faire leur révérence
A l’enfant qui est au maillot.


Jean Vincent marche après les femmes,
Portant un chevreau et deux perdrix
Et lui seul de la troupe
Fait les compliments avec l’élégance
Des citadins de l’Esseillon.


Rêveurs, ou téméraires qui êtes arrivés jusqu’à cette ligne, Bonneval sur Arc est le dernier village de la vallée, l’Ecot est un hameau tout comme l’Esseillon, celui-ci dit inhabité, par l’auteur…
 
S’agissant de  quelques strophes piochées dans différents chants, je vous invite à les découvrir sur le site de Gallica en suivant ce lien :  
 
 

Pages 387 à 447
Société d’histoire et d’Archéologie de Maurienne 1867 vol 2- 1869
Florimond TRUCHET
Les Noëls de Bessans 1867

Photos Pixabay

samedi 25 novembre 2017

Généathème : les Poilus et moi

Bleu comme le bleuet, blanc comme la marguerite, rouge comme le coquelicot : Auguste Marius MARGARITO est un soldat mort pour la France le 19 août 1914.
 
J’ai hésité avant de traiter le généathème «  les Poilus et moi » proposé par Sophie de la Gazette des Ancêtres. Mon indexation sur Mémoire des Hommes est un peu en pointillé actuellement. C’est très difficile d’évoquer la disparition de mon Grand-Père maternel, et même de mon grand-oncle paternel. Au fil de mes recherches, plusieurs cousins font partie des Poilus tués, et qu’en est-il des blessés ? Qu’en est-il des blessés dans leur âme ?

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Doucement mon choix s’est porté vers Auguste Marius, un cousin au 9e degré. Tout a commencé par un parrain, dit originaire du Piémont, qui signait en 1850  clairement « Margarito » alors que le curé d’Avrieux en Savoie orthographiait  le patronyme « Margherit ».
 
Le grand-père d’Auguste Marius MARGARITO, prénommé Etienne, né vers 1814 à Bruzolo dans le Piémont, a épousé en 1843, en Savoie, Marie Christine CORDOLAZ sœur d’Euphrosine une de mes ancêtres.
 
Tous les enfants de ce couple naissent en Savoie à Aussois, dont Charles MARGARITO,  père du Poilu. La famille s’est ensuite installée à Givors dans le Rhône, a priori vers 1860, où elle fait souche, migration probablement liée à la recherche de travail.
 
La fiche matricule révèle qu’Auguste Marius manouvrier, né le 17 février 1892 à Givors, est le fils de Charles MARGARITO et de Catherine NOIR, tous domiciliés à Givors. Il mesure 1 m 62, il a des cheveux et des yeux châtains, un front ordinaire, un nez moyen et un visage ordinaire. Son degré d’instruction est de 3 : il sait lire, écrire et compter.
 
Le détail des services de ce Poilu est hélas très court : « incorporé le 8 octobre 1913 au 42e Régiment d’Infanterie (basé à Belfort) et tué à l’ennemi le 19 août 1914 au combat de Dornach en Alsace ».
 

Mémoire des Hommes
Auguste Marius avait 22 ans, soldat de 2e classe tué au tout début du conflit de la première guerre mondiale. Il aura la Croix de Guerre avec étoile de bronze.
 
Le 19 août 1914,  la bataille de Dornach oppose les Allemands et les Français dans le quartier de Dornach à Mulhouse, ville alors incorporée au Reich de Guillaume II depuis la défaite française de 1870. 
 
Après l'offensive française en Haute-Alsace, lancée le 7 août 1914, les troupes sont entrées à Mulhouse dès le lendemain après une première bataille ; peu après, elle doivent se replier lors d'une contre-attaque de l’armée allemande. Le 10 août, les Allemands occupent à nouveau Mulhouse.  Le 18 août, les troupes françaises reprennent l'offensive.
 
Allemands et Français se retrouvent face à face à Dornach le 19.  Dans ce nouveau faubourg de Mulhouse, où se trouvent des villas, des jardins, des murs, des haies, la résistance allemande à l'attaque française est la plus intense. Pour ralentir l'avance française, les Allemands tendent des fils électrifiés.
 
L'artillerie française, sous le commandement du colonel Nivelle, commandant du 5e régiment d'artillerie de campagne, envoie un grand nombre d'obus sur les maisons de Dornach pour soutenir l'avancée de son infanterie. Le 19 août vers 17 heures, les troupes françaises reprennent possession de Mulhouse. On relève alors des centaines de morts et de blessés des deux côtés. Les troupes françaises font un millier de prisonniers.
 
Dans le Journal de Marche du 42e Régiment d’Infanterie, j’ai noté à la date du 19 août 1914 :
Officiers : 3  tués, et 11 blessés
Hommes de troupes 62 tués, 217 blessés, 135 disparus - total : 414
 
Auguste Marius MARGARITO était le premier de la lignée à être né sur le sol français dans le département du Rhône, sous la IIIe République, son père et son grand-père étant nés au départ sujets du Roi de Piémont-Sardaigne. Son frère aîné Joseph fera toute la guerre de 1914-1918 et en reviendra.
 
Il est inscrit sur le Livre d’Or de la commune de Givors, mais n’apparaît pas dans la base des sépultures de guerre de Mémoire des Hommes. Au cimetière de Givors photographié par des volontaires pour la base de Généanet,  une tombe de la famille Belletable-Margareto porte une plaque à la mémoire du Poilu disparu.
 
Bleu comme le bleuet, blanc comme la marguerite, rouge comme le coquelicot et le sang versé pour son pays.


Sources :
AD 73 Etat-civil Avrieux et Aussois
AD 69 Etat-civil Givors et fiche matricule
Mémoires des Hommes
JMO 42e régiment d'infanterie
Gallica - Généanet
Wikipédia : Bataille de Dornach

vendredi 17 novembre 2017

Dépoussiérer Marie Catherine Rossignol

Sapristi, on y voit goutte, tout est gris, gris bleuté, gris laiteux aussi, et une très forte odeur de poussière. Je manque d’être déséquilibrée par une faible marche sur laquelle traine un vieux registre.

Ledit registre est entièrement recouvert d’une toile d’araignée figée sous une couche de poussière de plusieurs siècles. Je ne peux m’empêcher de ramasser ce document, éternue bien sûr, d’autant que j’ai passé la main sur la couverture. Nouvel éternuement, je lis Barisis aux Bois …… Voilà c’est la destination de mon rendez-vous mensuel avec mes ancêtres.
 
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Je suis en terre du Laonnois, en l’an 1770, à Barisis aux Bois, dans un lieu à la fonction pas vraiment définie, où les teintes de bruns dominent. Soudain  un halo de lumière illumine une table où sont posés des registres et Marie Catherine ROSSIGNOL (SOSA 819) sort de l’ombre.
 
Cette silhouette détachée de la ronde de mes ancêtres me fait signe.  Je pressens qu’elle est disposée à murmurer ses secrets, chuchoter sa vie dans un village entouré de forêts.
 
Petit sourire de part et d’autre, puis  je salue ma Grand-mère.
« Bonjour ma petite, je suppose que tu es une de mes descendantes. Tiens lis donc, puisque ce livre de M. le Curé est ouvert ! »
 
« C’est votre acte de baptême Grand-Mère, vous avait été tenue sur les fonts baptismaux le jour de votre naissance le 13 septembre 1703, il y a 67 ans maintenant. Vos parents Jean ROSSIGNOL et Marie PIERPONT ont choisi des proches pour parrain et  marraine : Simon Rossignol et Anne Pierpont. »
«  Tiens, je ne m'en souvenais pas ! »
 
Comme un courant d’air dans la pièce, et les pages du registre tournent toutes seules. Elles se sont arrêtées sur la célébration du mariage le 14 mai 1720 de Charles TELLIER (SOSA 818) laboureur, fils d’un autre Charles et de Barbe BALE avec Marie-Catherine  ROSSIGNOL. La mariée n’avait pas encore soufflé ses 17 bougies, elle avait seulement sa mère. Les parents du marié étaient présents, de même qu’un oncle et son frère : Raphaël et Jean Rossignol.
 
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File le temps, passent les saisons.
J’entends ; «  oh j’ai eu d’abord que des filles Marie-Thérèse, Marie-Elisabeth, Marie-Magdeleine, Marie-Catherine, et aussi Marie-Marguerite. »
«  Vous savez Marie-Marguerite est également ma grand-mère ! »

« Et  puis j’ai eu enfin un fils Jean-Charles, mais mon pauvre mari avait été porté en terre avant, le petiot n’a pas connu son père. »
 
C’était alors en 1734 : il lui a fallu du courage à Marie-Catherine ROSSIGNOL et de la volonté pour élever ses enfants. Vraisemblablement sa famille a dû l’aider, y compris pour les terres.
 
Autre courant d’air dans la pièce, les pages du registre se soulèvent et s’arrêtent sur le remariage de ma Grand-Mère  - 10 ans plus tard -  le 6 septembre 1744 avec Jacques BLEUET un laboureur, veuf lui aussi depuis un certain temps.
 
Les mariés ont-ils voulu rompre leur solitude respective, avaient-ils du « sentiment ». Sauf que ? « Ne me regarde pas comme çà et ne compte pas sur tes doigts : oui notre fille Marie-Catherine BLEUET est née 5 mois après …en février 1745. »
 
Famille recomposée, Marie-Catherine et son second mari cheminerons ensemble 15 ans jusqu’en 1760. A nouveau veuve, ma Grand-mère dû veiller à l’établissement de son seul fils Jean Charles, sa promise fût dénichée dans un village voisin à peu plus d’une lieue.
 
On parle de la pluie, du beau temps, des dernières récoltes, de l’hiver déjà installé. Je lui apprends le mariage, en cette année 1770, du Roi Louis XVI et de Marie Antoinette d’Autriche. Marie-Catherine me demande dans quelle province je demeure. Pourvu qu’elle ne me questionne pas sur le souverain qui règne à mon époque.
 
Je me dis qu’elle a entre autre  côtoyé dans son village Jean DAUBENTON garde-vente et aussi Jean MARLOT charron qui sont mes ancêtres.  Belle personne que j’imagine volontaire, et solide, car elle abandonnera ses cinq enfants mariés et sa quinzaine de petits-enfants à seulement 80 ans en 1784.

Marie-Catherine, ma grand-mère à la 10e génération, me demande de la raccompagner à son logis. En novembre tout est gris, tout peut être poussiéreux. Nous disparaissons…



Marie Catherine ROSSIGNOL (SOSA 819) 1703-1784
mariée en 1720 avec Charles TELLIER (SOSA 818) ca 1699-1734
mariée en 1754 avec Jacques BLEUET 1697-1760

- Marie-Thérèse Tellier 1722- ? mariée à Nicolas Philibert Léchevin
- Marie-Elisabeth Tellier 1724-? mariée à Louis Demilly
- Marie-Magdeleine Tellier 1726-?
- Marie-Catherine Tellier 1728-1737
- Jean-Charles Tellier 1731-?
- Marie-Marguerite TELLIER (SOSA 409) 1732-1791 mariée à Antoine Jérôme LEFORT (SOSA 408) ca 1730- ca 1782
- Jean Charles Tellier 1734-<1789 marié à Marie-Jeanne Prévôt
- Marie-Catherine Bleuet 1745 -1812 mariée à Pierre Bruïer


Sources
Archives Départementales de l'Aisne
BMS Barisis aux Bois et Amigny-Rouy

vendredi 27 octobre 2017

Généathème : Anne ma chère épine

100 mots pour une vie, 100 mots pour une épine
 
Collection personnelle
 
Née vers 1756, ma chère Anne épouse, avant 1797, Denis Gay-Rosset un cultivateur,
où mystère ? Sa vie de mère se déroule à Montgilbert, petit village, en Savoie.
 
Elle a au moins quatre enfants : Antoine, Blaise, Thomas
et François-Joseph mon ancêtre.
 
Selon les actes de baptêmes ou de décès de ceux-ci, son patronyme est orthographié
Poti Potti Potty Pothi Potheau.
 
Elle devient veuve en 1813, je l’imagine mère autoritaire, allez savoir pourquoi ?
Elle quitte notre terre en 1835, dite octogénaire, fille de Jacques Poti
et d’une mère au nom inconnu.
 
Ainsi vont les écrits et les registres manquants.
 
 
 

Denis GAY-ROSSET (SOSA 88) 1766-1813 Montgilbert
Anne POTI (SOSA 89) ca 1756 ? -1835 Montgilbert
 
- Antoine GAY-ROSSET marié à Antoinette BUET
- Blaise GAY-ROSSET
- Thomas GAY-Rosset
- François Joseph ROSSET (SOSA 44) marié à Martine BUET
  puis à Anne RIVET (SOSA 45)
 
 
Sources
Archives départementales Savoie 
 

samedi 21 octobre 2017

Le farfadet des Hurtières

Milieu du mois d’octobre 1869 en Savoie, je profite du rendez-vous mensuel avec mes ancêtres pour rallier Saint Georges d’Hurtières et prendre le chemin du hameau de Froide-Fontaine pour la première veillée automnale.

Je suis attendue chez François GERVASON  (SOSA 20) et son épouse Jeannette LANDAZ (SOSA 21) cultivateurs, mes arrière-arrière-grands-parents ! Je croyais avoir grimpé  rapidement, cela ne doit pas être le cas. Deux silhouettes me précédant, dont l’une avec une lanterne, m’ont aidée à trouver la maison. Je m’engouffre, collée à leurs basques.

De nombreuses personnes sont déjà rassemblées.  Parmi les adultes, il y a peut- être Claudine Landaz la sœur de Jeannette qui habite le village ? Parmi la troupe enfantine, lesquels sont les petits du couple ? Bon, je joue au fantôme, ou je me présente ?

Jeannette LANDAZ s’avance avec dans les bras une gamine de 2-3 ans :
« assieds-toi là ! La petiote c’est Marie-Philomène, tiens voilà aussi Liduvine-Franceline (4 ans) et la grande Marie-Angélique (8 ans). Le bébé Jean-Marie est dans le berceau, à côté de la grand-mère Josèphte FORAY. »

«  bah, je sais que celui qui t’intéresses, il est avec les hommes : Moïse Séraphin (10 ans) bien grand et costaud déjà. Le père François mon homme, non plus, il a pas compris qui tu étais, mais comme çà t’es pas seule ! » Ledit François s’étant rapproché, opine du bonnet.

Et me voilà installée au bout d’un banc, avec la petiote sur les genoux, mon hôtesse ayant fort à faire. Un pas en avant, un pas en arrière, François GERVASON ouvre la bouche pour m’asséner :

« Comme t’es une étrangère tu sais pas que le pays des Hurtières est plus riche dans la profondeur de la terre que sur le sol, y a des trous, des mines quoi ! On est pas que des gratteurs d’un sol pauvre ! »

Soudain un homme ajoute : «les mines de cuivre et de fer depuis la nuit des temps, on les creuse, du bon minerai, tiens l’autre jour l’instituteur y a dit qu’on a fait ici la belle épée du nom de Durandal pour un Roland de Roncevaux ! »

François mon aïeul, désigne un autre homme  et d’une voix forte : « bon ben, pour tout le monde, raconte comment on fait au début d’une mine, et bien : la dame, elle connaît pas, et puis les gamins ils aiment bien réentendre »
 
Gallica

Le conteur réquisitionné, enlève son chapeau, se gratte le crâne, comme pour se mettre en condition, me lorgne et se lance :

« Côté paperasses, bien sûr le notaire sur un beau papier timbré, il note tout : l’endroit de la mine, le nom de celui qui va creuser la mine et d’autres choses. Mais le plus important, le notaire, l’autre personne, et les témoins, ils vont tous à l’entrée de la mine.

Le nouveau possesseur - qu’on dit-  il se mouille l’index, et trace une croix sur le roc, puis se signe, pose la main droite sur  la croix, et après la lecture de l’acte dit: « je le jure, amen ».

« Tout ça c’est important pour éloigner  les dangers dont les mineurs sont souvent victimes dans leurs travaux, cette cérémonie c’est pour se protéger des esprits qui habitent les profondeurs des galeries. »

Petite pause, le conteur ajoute :
«  parmi ces esprits, le plus méchant par ses malices et ses espiègleries est le farfadet, aux longues ailes de chauve-souris. Caché dans les coins les plus sombres, il se livre à toutes sortes de gentillesses d'un goût douteux. Il  en sort à l’improviste, tord l’épinglette dans le trou de la mine, mouille la mèche, et pour cela, procède d’une façon fort inconvenante. »

« C’est quoi l’épinglette ? » questionne Moïse Séraphin, très attentif.

« Une tige de fer utilisée pour percer la cartouche introduite dans un trou de mine avant d'y mettre la mèche.  Et ce filou et cruel farfadet va quelquefois jusqu’à allumer le grisou.
Gare à l’explosion ! Il en est souvent la première victime, il s’y brûle les ailes, mais cela ne le corrige point, et le lendemain, il reprend le cours de ses gamineries ordinaires. »

« Oh là là c’est grave ! » murmurent de jeunes voix.
François GERVASON conclut : «  comme les enfants, le farfadet invente des tas de bêtises, et certaines sont très dangereuses pour ceux qui travaillent dans les galeries ».

Et le conteur après un regard circulaire sur l’assemblée souligne :
« Il y a une autre cérémonie importante contre les mauvais esprits pour le nouveau propriétaire d’une mine des Hurtières. Pour se débarrasser des importunités du farfadet, il doit déposer chaque soir à l’entrée de la mine, un petit panier de provisions. Le lendemain matin, bien sûr il n’y a plus rien dans le panier. »

Ou comment se concilier le farfadet de la mine … et conjurer le sort ...

Peut-être y-a-t-il dans le panier des châtaignes grillées, comme celles que viennent de préparer Jeannette et sa belle-mère Josèphte.
 

Gallica
Qui suis-je pour prétendre ébaucher la vie de mes ancêtres dans une commune où la culture et l’élevage était le parent pauvre, et  les entrailles de la terre faisaient des paysans également des mineurs de montagne. Le tout était d’avoir de bons muscles : gratter le sol l’été, creuser la terre l’hiver, taper dans les filons, double activité nécessaire pour vivre, voire survivre.

C'était peut-être le cas pour François GERVASON, qui n’était pas né dans la commune, et qui se déclarait cultivateur.  Paysan-mineur, c’était sûrement le cas de ses voisins, et apparaît là toute l’importance de la légende du farfadet.


Sources :
Famille : Archives Départementales Savoie
Légende : Gallica  Antony Dessaix Légendes et traditions populaires de la Savoie 1875
 
Pour aller plus loin sur la mine de Saint Georges d’Hurtières :

vendredi 13 octobre 2017

Annette Philomène une savoyarde

Mémé Annette, plus que Mémé Philomène, avec pour patronyme GERVASON, était ma grand-mère paternelle. L'univers étrange de la généalogie m'incite à t'évoquer et à esquisser un fil de ta vie.

Tu vois le jour à Randens, petite commune de Savoie, le 17 juillet 1891. Annette Philomène tels sont les deux  prénoms déclarés à l'officier d'état-civil le lendemain de ta naissance, par ton père Moïse Séraphin GERVASON cultivateur, sans doute fier du troisième enfant que Marie Louise ROSSET son épouse vient de mettre au monde.

Lors de ton baptême le prêtre te baptise Anne comme Sainte Anne mère de la Vierge, car Annette il ne connaît pas ! Sainte Philomène doit être dans ses tablettes … De façon classique, tu portes le second prénom de ta marraine Marie Philomène Gervason une tante paternelle, et tu as pour parrain  François Auguste Rosset un oncle maternel.

Vers 1896, ta famille s’installe juste en face à Aiguebelle, gros bourg doté d’une gare. Tu as grandi au sein d’une fratrie de 8 enfants, où vraisemblablement chacun devait s’entraider.

Tu n'es pas allée chercher bien loin ton promis qui habitait juste à côté : Louis Célestin PORTAZ employé des chemins de fer, comme son père  Louis Xavier, originaires de Modane.

Pour suivre ton époux, tu habitas d'autres lieux en Savoie et plus tard t’installas en Haute Savoie.  Trois fils arrivèrent assez vite, puis un autre fils et ensuite une fille.

Je l'aime bien cette photo datée a priori de 1922, où tu poses fièrement avec ton époux et vos trois premiers garçons. Vêtue d'un chemisier blanc, très fin sautoir et petites boucles d’oreilles, les joues bien rondes, les yeux sombres, tes cheveux coiffés en chignon de façon asymétrique ce jour-là me semble-t-il.

Vous étiez tous habillés « sur votre trente et un » pour poser chez le photographe !
 
Collection personnelle

Petite, sur toutes les photos, j'ai comme l'impression que tu ne veux pas perdre un seul centimètre.

Une vie qui s'est déroulée entre le monde de l'agriculture et le monde des chemins de fer, certainement pas facile, avec 4 puis 5 hommes à la maison.

Si ton époux  ne partit pas au front lors de la première guerre mondiale en 1914, c’est en raison de son métier au titre des Sections de Chemin de Fer de Campagne. Mais dès les premières semaines du conflit ta famille fut endeuillée par le décès de ton beau-frère, puis ceux de deux cousins germains.

Plus tard, tu eus la douleur de perdre ton troisième fils décédé accidentellement en 1955, et l’année suivante ton époux.

Mais entre-temps des petits-enfants avaient agrandi le cercle familial. L'été, tu les avais parfois dans ton logis. En ce qui me concerne, c'était des visites à la journée avec mes parents, ou seulement avec Papa parfois.

Je garde le souvenir de ta petite maison, d'un jardin potager bien entretenu où j'ai appris à ne pas confondre le persil  et les fanes de carottes,  jardin avec une bordure de fleurs et un puits. Vague réminiscence d'un chien qui lui ne me terrifiait pas !
 
Je garde en mémoire l'image d'une grand-mère avec un petit chignon sur la nuque, toujours vêtue de sombre, et souvent avec un tablier.

En tout cas pour le mariage de ton fils aîné et de mon baptême tu t'étais déplacée avec ton époux, et tu arborais un chapeau. Celui de mon baptême est de paille noire (portant le deuil de tes parents sûrement). Ce chapeau classique est acceptable contrairement au curieux couvre-chef de mon autre grand-mère.

Pour ma naissance, tu avais trouvé le temps de me tricoter une robe de laine. Ce cadeau figure dans mon livre de première enfance annoté par Maman.

Annette Philomène petite esquisse tout simplement, car de tes goûts et aspirations, douleurs ou inquiétudes je ne sais rien, esquisse-témoignage. Vie d'une grand-mère de 1891 et 1967.
 
Avec toi Mémé Annette Philomène et ton patronyme dont je n'appréciais pas la sonorité je suis remontée loin dans le temps bien étonnée de mes trouvailles.

 

jeudi 28 septembre 2017

Généathème : Barjaquer patois ou français

Mes aïeux savoyards barjaquaient-ils patois ? Papotaient-ils seulement en patois, ou aussi en français ? Honnêtement,  je n’aurai pas abordé ce sujet de généathème, sans la proposition de Sophie du Blog « La Gazette des Ancêtres ».
 
C’est en terre de Savoie que la chaîne de mes ancêtres remonte le plus loin dans le temps : des gens de la terre, de la montagne, sauf trois notaires ducal et aussi un bourgeois ! Terrain défriché en partie par des passionnés de généalogie de longue date, dont je bénéficie car il s’avère fiable.
 
Comment parlaient tout ce petit monde d’hommes, de femmes, et d’enfants, voire écrivaient ?

Pour commencer juste un petit rappel : non ne vous sauvez pas ! Le patois savoyard, resté assez proche du latin, appartient au groupe linguistique appelé bizarrement « franco-provençal ». Ce n’est pas tout à fait du français, et pas du tout du provençal.

Lexilogos - carte détail

Le français, langue des autorités et des notables
 
Se poser la question du parler usité, à mon sens, conduit à se demander qui parle quoi et quand ?
 
Initialement  sur les terres du Comte de Savoie, tous les actes administratifs ou notariés étaient rédigés en latin. Puis, le Comte Vert Amédée VI de Savoie (1343-1383) s’est dit qu’il serait plus commode de gouverner un pays dont la langue administrative serait plus compréhensible pour lui qui parlait le patois savoyard, que le latin des clercs.
 
Le Comte Vert a appris la langue du Roi, du Roi de France, c’est-à-dire le français et l’a imposée à son secrétariat ! Soit dit en passant, Amédée VI en épousant Bonne de Bourbon, fille de Pierre 1er de Bourbon et d’Isabelle de Valois, est devenu le neveu du Roi de France Philippe VI de Valois. Il n’y a pas eu de pression de celui-ci trop occupé avec les Anglais à cette époque.
 
Avec ce choix linguistique libre du Comte Vert, la langue française unitaire a été adoptée au château comtal de Chambéry. A partir de la fin du XIVe siècle, il y eu un engouement pour la langue et la culture française sur les terres du Comte, puis du Duc de Savoie. Les familles aristocratiques et les familles bourgeoises des professions juridiques adoptèrent le français comme langue domestique.
 
Le XVe siècle a été l’époque de l’installation du français en Savoie : mouvement social pacifique. Les actes d’archives révèlent que le français a remplacé assez rapidement le latin, sans passer par la transition d’un dialecte local. A l’exception des jugements qui restèrent en latin jusqu’à son abandon, par les cours de justice, après l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. A cette époque en effet, les troupes françaises occupaient la Savoie qui était gérée comme une province française…
 
Lorsqu’il eût retrouvé son fief héréditaire, le Duc Emmanuel-Philibert de Savoie, par lettre patentes de 1561, impose le toscan – c’est-à-dire l’italien au Piémont – et le français à la Vallée d’Aoste et à la Savoie. Il justifiait le choix de ces deux langues, par la langue qui était la plus proche du patois que parlaient les gens de chaque région. La Savoie n’a jamais été administrée en italien. 

Le bilinguisme du peuple : langue du dimanche et langue de tous les jours
 
Et le patois dans l’histoire ? Les familles de notables n’ont pas abandonné ce patois qu’elles devaient bien connaître pour parler avec l’ensemble des gens.
 
Et le peuple dans tout cela, c’est-à-dire mes aïeux ? Il a évidemment continué à parler patois, puisqu’il a parlé couramment jusqu’à la fin du XIXe siècle.


Sauf que les Savoyards sont devenus, à partir des XV et XVIe siècles, bilingues. D’abord bilingues passifs, comprenant le français mais ne parlant que le patois ; puis bilingues complets.
 
L’Eglise a joué un grand rôle : au cours du XVe siècle, les sermons dominicaux commencèrent à se faire en français. Au XVIe siècle, des évêques donnèrent l’ordre aux curés de prêcher en français même dans les plus petites paroisses. Tout le monde parlait patois et le dimanche faisait un effort pour comprendre le français du sermon. Le catéchisme était enseigné en français aux enfants, les vieux ex-voto étaient en français.
 
On a un témoignage indirect de ce partage des langues dans certains noëls qui mêlent les strophes en patois et d’autres en français. Comme le curé parle en français dans sa chaire, la Vierge et les anges parlent français, tandis que les bergers parlent en patois.
 
Un autre instrument de francisation fut le théâtre religieux. Au XVIe, on a beaucoup joué de mystères dans les Alpes, et  en Savoie les textes étaient en français. Des mystères furent joués à Chambéry, Montmélian, puis le centre de cette activité s’est déplacé en Maurienne.
 
L’évêque de Saint-Jean de Maurienne, qui avait ouvert un collège de langue française, favorisait la représentation de mystères dans ses paroisses. Il faut avoir à l’esprit, ce qu’une telle représentation, impliquait à l’échelle d’une paroisse. Tous les acteurs – ou presque – devaient être choisis dans la population locale. Celle-ci devait fournir un effort considérable pour apprendre les rôles et les immenses tirades en français. Les représentations de mystères religieux furent des auxiliaires du français dont on disait qu’il était la langue du dimanche.
 
Dans bien des paroisses de Maurienne, il y avait des écoles où les gamins pendant l’hiver apprenaient à lire et à écrire en français.

Le patois restait évidemment la langue de tous les jours.

Les patois des villages avaient des différences, mais ils avaient surtout des ressemblances, nombreuses, discrètes et essentielles qui permettaient à tous les gens de se comprendre.
 
Loin de moi l’idée de vous infliger un glossaire, ou une ribambelle d’expressions, sauf à préciser que barjarquer correspond à bavarder, faire des commérages. Il m’arrive d’utiliser ce verbe, j’en ignorais l’origine.
 
Je préfère prendre l’option des mots savoyards dans le français parlé en Savoie, mots d’autrefois qui correspondent à une réalité montagnarde, ou donnent aux propos une pointe de malice, ou sont plus expressifs.
 
Mots choisis savoyards
 
Concernant la flore, l’expression bizarre de pomme de pin est remplacée par le nom savoyard une bovate ou povote. Au moment de la cueillette des myrtilles, on va ramasser des embrunes ou des embrosales !
 
Concernant les végétaux, en Savoie la carotte rouge est l’appellation de la betterave rouge à salade, et notre carotte jaune reste parfois encore appelée pastenaille.
 
Côté cuisine : un diau ou diot est une saucisse. Le décapa-diau est un grand gars, sec et maigre, comme pour le français dépendeur d’andouille.
 
Un seau est un zibelin, la louche : une pauche, et l’écumoire : une cuillère-percée. La pignote est un bidon pour aller chercher le lait. Un petit morceau de nourriture porte le nom de bocon : viens manger un bocon de tomme.
 
Justement côté montagne : si un de nos ancêtres avait deux montagnes, il n’était pas Crésus, mais avait deux alpages, chacun ayant son chalet, ses prés et ses pâturages. La montagnette est un alpage de basse altitude. Emmontagner, c’est monter le troupeau à l’alpage, et démontagner c’est le faire redescendre.
 
Il y a tant d’autres mots susceptibles d’éclairer le quotidien de nos ancêtres et leurs activités, matière à d’autres billets, à des rendez-vous avec un ancien ou une aïeule. Je garde donc certains mots pour une autre fois.
 

Sources : Lexilogos
- Comment parlaient et écrivaient les Savoyards au cours des siècles par Gaston Tuaillon - Romaniste et dialectologue savoyard -  Conférence de 1996
- Survivances du patois savoyards par Gaston Tuaillon - Cahiers de civilisation alpine 1983

samedi 16 septembre 2017

Le manuscrit de Coucy le Château

Posé devant ma porte, par une main anonyme et mystérieuse, j'ai eu la surprise de trouver un rouleau de papier de couleur crème, entouré d’une cordelette de chanvre. Etonnée, je m’empare de ce document, dénoue le lien, le déplie. 

Sur ce manuscrit,  d’une belle écriture penchée,  je repère une devise : « Roy, ni prince ne suy,  Ni duc, ni comte aussy, Je suis le sire de Coucy ». Oh, que cela est étrange !

Une fois le manuscrit  complétement déroulé, consigne m’est donnée de me rendre au bailliage de Coucy  le 1er janvier 1722  - pour mon prochain RDVAncestral -  afin de découvrir des énigmes liées à mes ancêtres.
 
Point de département de l'Aisne en ce temps-là, puisque le Roi Louis XV régnait sur les sujets du Royaume de France.
 
En route donc pour Coucy le Château, où sur un éperon rocheux fût édifiée au 13ème siècle, une fière forteresse, dont les remparts pouvaient concurrencer d'autres citadelles de l’Occident médiéval. Au 14ème siècle, Enguerrand VII de Coucy, grand diplomate, fît du château un somptueux palais. Mais la Fronde était  passée par là, Mazarin ordonnât  le démantèlement de la forteresse et son abandon.
 
Coucy le Château - Delcampe
Sur le manuscrit, consigne m’est donnée d’entrer dans la petite cité  par la Porte de Laon,  flanquée à l’extérieur de deux grosses tours avec à l’étage une grande salle. Consigne m’est donnée de bien regarder à main droite pour trouver le premier billet glissé dans un interstice du rempart.

Effectivement après avoir un peu tâtonné, entre les pierres est glissé un papier plié en quatre. Instruction m’est faite de me diriger vers le cimetière, car Jean MARLOT mon ancêtre assiste à l'inhumation de son épouse Jeanne COLLECTE qui vient de s’éteindre à  l'âge de 53 ans.

Je me faufile, m’égare un peu entre les places irrégulières, les rues généralement étroites, tortueuses et mal pavées, avec des maisons basses de peu d’apparence.

La cérémonie vient de s'achever apparemment lorsque je pénètre dans l'enceinte du lieu du dernier repos. Je croise trois personnes pressées de rentrer chez elles, plus loin un homme est entouré  de proches qui finissent de lui présenter leurs condoléances. Cette silhouette, avec encore une cape jetée sur les épaules,  me laisse une impression de déjà vu. 

Je n'ose pas m'approcher, ce Jean MARLOT est-il le même que celui qui est l'époux d'Antoinette CHARLET ?
 
La dernière consigne du billet est de repérer une pierre tombale à proximité (et non une simple croix en bois) pour trouver un autre billet qui me guidera vers un autre lieu, un autre jour. Là je suis perplexe, je peine, la lumière baisse, Jean MARLOT part à son tour. De quoi j’ai l’air à errer dans un cimetière un jour d’hiver, qui plus est un premier janvier !
 
S’obstiner, surtout en généalogie, enfin sous un gros caillou à côté d’une pierre tombale : je déniche un autre billet, toujours plié en quatre. Consigne m’est donnée, de me rendre juste à côté, à l’église Saint-Sauveur de Coucy le Château le 17 février de la même année, soit 6 semaines plus tard,  pour un mariage cette fois !
 
Et magie d’un rendez-vous avec ses ancêtres, je suis aussitôt propulsée dans l’église voisine, le jour prévu, à la bonne heure.

Rapide coup d’œil au portail de la seconde moitié du 12ème siècle, qui se comporte d’un petit porche en saillie, décoré de trois rangs de colonnettes, supportant un nombre égal de torses, dont seule la première présente des sculptures.
Coucy le Château - Delcampe
Il me faut un moment pour m’habituer à la faible lumière de la nef, mais je suis arrivée à temps pour la bénédiction nuptiale de Jean MARLOT (mon SOSA 820) et Antoinette CHARLET (mon SOSA 821) et entendre le prêtre égrener les qualités des mariés. Comme souvent en cas de remariage, le prêtre ne mentionne pas la filiation de l'époux : Jean  est dit veuf et point final.

Mais je découvre qu'Antoinette est la fille de feu Jean Baptiste CHARLET et de défunte Anne BOUDERLINE, et vient de la paroisse Saint-Martin de Chauny.

Tout cela a été rondement mené, veuf éploré que nenni !

Ils se sont donc unis à Coucy mes deux tourtereaux, parents de Jean-Baptiste ! Antoinette a environ la trentaine, Jean un peu plus a priori, et certainement pas la cinquantaine comme sa première épouse.

Vais-je suivre le cortège jusqu'à leur domicile pour repérer leur maison ? Leur fils Jean-Baptiste a-t-il été baptisé aussi dans l’église Saint-Sauveur ? Et là puisque je suis dans une autre époque puis-je consulter le registre du prêtre dans la sacristie ou le lieu de dépôt ?
 
Réfléchie un peu pauvre distraite et impatiente si tu vas formuler cette demande auprès du prêtre,  il va te prendre pour une dérangée. Il vient tout juste de célébrer le mariage, il n'y a pas eu mention d'une reconnaissance d'enfant. Antoinette et Jean n'ont pas forcément fêté Pâques avant les Rameaux.

A tout hasard je me dirige vers la cuve baptismale et s'il y avait autour de celle-ci un autre billet sur un banc ou près d'un cierge ..... je tourne, je vire ; ce coin de l'église est très sombre.

Je sais que les fonts baptismaux romans du 11ème siècle,  sont remarquables et sculptés dans du marbre noir veiné de bleu. Je n’arrive pas à déceler les sculptures finement ciselées représentant des motifs végétaux des petits animaux, des petits personnages et de jolis visages.

Cependant, à main gauche, dans un missel oublié, dépasse un troisième billet plié en quatre comme les précédents : avec noté « même lieu le 11 janvier 1724 pour le baptême de Jean-Baptiste MARLOT». J'embrasse le billet.

Et là un peu plus de lumière,  puisque c’est un autre jour. Je vois la tante et marraine Reine CHARLET, demi-soeur de la maman, tenant avec précaution le nouveau-né et lui souriant, et Jean MARLOT le père très ému et tellement fier d'avoir enfin un héritier.

1722, 1724, 2017; enchaînement rêvé, cher à mon cœur, maillons dans la chaîne des générations.


Enchaînement qui complète une précédente rencontre dans le village de Barisis aux Bois où la petite famille s'est installée et qui est évoquée ici


Sources
AD 02 Coucy le Château-Auffrique BMS 1716-1735 vues 63, 65 et 92 
 

samedi 2 septembre 2017

Jean Bérard mendiant


En parcourant les pages du registre de la  commune de Beaufort sur Gervanne dans la Drôme, j’avais mis sous le coude un acte en raison d’une signature.

Finalement avec la nouvelle suggestion de Guillaume, du blog "Grenier des Ancêtres" d'adopter un ancêtre  #AdopteUnAncêtre,  si je vous proposais un billet pour cet "adopté" croisé en Dauphiné.

En l’an neuf de la République, le vingt deux fructidor, ou si on se rapporte au calendrier grégorien le 9 septembre 1801, était décédé à 4 heures du matin- à l’âge de 68 ans - Jean BERARD profession de mendiant.


Gallica - Les Gueux - J. Callot
 
Le défunt est dit veuf, natif de Châteaudouble et fils de Jean BERARD et Marguerite BERARD du lieu de Châteaudouble. Cette déclaration précise, recueillie par le Maire, est faite par Claude VINCENT (un très lointain grand-oncle) et par Mathieu CHAGIER maréchal ; témoins qui savent signer.

Etant intriguée, j’ai eu envie de me promener à Châteaudouble, village au pied du Vercors.

J’ai ainsi trouvé sur le registre de cette commune, que Jean BERARD était le fils d’un autre Jean BERARD et de Marguerite BERARD. Il a été baptisé le 26 février 1733 avec pour  parrain Sieur François PEYRACHE drapier et pour marraine Elisabeth GUERIMAND son épouse. Outre les signatures de ces derniers, il y a 3 belles signatures de nommés BERARD, dont une Suzette.


 
Continuant à être intriguée, après un petit tour sur Généanet, j’ai repéré le mariage des parents de Jean BERARD et découvert qu’il était l’aîné d’une fratrie nombreuse.

Jean BERARD et Marguerite BERARD se sont unis le 11 mars 1732 en l’église de Châteaudouble. Cette union fait suite à une bulle de dispense du 2e au 3e degré de consanguinité obtenue le 21 février précédent en la Vice-légation d’Avignon et délivrée par Messire Denis Drouet, Vicaire de Monseigneur l’Evêque de Valence destinataire de la bulle. Les mariés apposent leurs signatures, tout comme les 5 témoins, révélant une certaine aisance dans la famille.


Le prêtre indique que les mariés sont des nouveaux convertis, et que le dimanche d’avant, au cours de la messe paroissiale, ils avaient fait profession publique de la Religion Catholique apostolique et romaine. Le grand jeu des formalités, pour une famille qui avait dû  renoncer aux idées de la Réforme.

Là j’ai arrêté ma digression sur la famille du regretté Jean BERARD dit mendiant, qui m’a confortée dans l’idée qu’un coup d’œil sur les actes dévoile des éléments supplémentaires.

Jean BERARD était mendiant certes, seul vraisemblablement, mais connu dans le village, puisque les témoins énoncent son l’identité.


Sources Archives Départementales Drôme
EC Beaufort sur Gervanne an X1-1812 vue 92
BMS Châteaudouble 1643-1740 RC vue 260 et vue 267
 

samedi 15 juillet 2017

Baptême éclair pour Jean Marlot

Brume cotonneuse, humidité glaciale et pénétrante en ce début janvier 1728, la première approche avec Barisis aux Bois – dans le département de l’Aisne aujourd’hui- est rude. Je devine deux ou trois maisons basses. Suis-je réellement dans la bonne paroisse ou égarée ?

Pas âme qui vive, est-ce un rêve ? Au loin deux silhouettes féminines paraissent pourtant  se dessiner, l’une d’entre elle porte  précieusement un fardeau,  elles s’engouffrent dans un lieu. Est-ce l’église ce bâtiment avec une petite pointe qui semble se dégager du bouillard ? Le clocher ? Questionner les branches dénudées des arbres pour demander mon chemin ?

Gallica - Maisons picardes

Soudain un homme débouche d’un pas très pressé, avec une cape jetée par-dessus ses vêtements,  un chapeau au large bord bien enfoncé. S’il vous plait Monsieur, je cherche la maison de Jean MARLOT charron ? Je m’entends dire suivez-moi d’abord à l’église !

L’église n’est pas très grande, les deux femmes entrevues sont là, avec un bébé bien enveloppé dans un châle, le sacristain aussi vraisemblablement.  Je reste dans le fond de la nef. L’homme rencontré s’avance à la hâte vers les fonts baptismaux.

L’officier du culte a la mine assez renfrognée, le 12 janvier 1728 c’est le deuxième baptême de l’année et c’est encore un enfant illégitime. L’affaire est rondement menée et le bébé entre vite dans la communauté de l’Eglise.

Je découvre que l’enfant est prénommé Jean comme Jean MARLOT le parrain, avec pour marraine Marie Jeanne Levasseur. La mère Marguerite Dubois est dite majeure, fille de défunt François Dubois et de Marguerite Bouhoury.

La pauvre éconduite, comme la loi l’obligeait pour une femme non mariée, a fait une première déclaration de grossesse  le 14 septembre 1727 au Greffe de la Justice de Barisis : celle-ci est dite nulle et fausse. Marguerite la maman, le 5 novembre suivant, devant le premier notaire royal du Baillage de Coucy avec 2 témoins de son village, est revenue sur sa déclaration et indiqué que sa grossesse était les faits et œuvres d’un homme inconnu en allant au bois …  Désemparée quel homme avait-elle désigné, y-a-t-il eu des pressions pour lui faire dire une version édulcorée ?  On ne le saura pas.

Acte découvert au hasard, précieux à plusieurs titres, Jean MARLOT mon ancêtre n’était peut-être pas un parrain très spontané, mais désigné ou requis s’agissant d’un enfant illégitime. Indice de début 1728 révélant qu’il était déjà installé comme charron à Barisis aux Bois avec sa famille.

La minuscule assemblée s’égaye prestement, il fait encore plus froid, de quoi frissonner davantage. Et le nouveau-né va-t-il résister à cette épreuve ?
 
 
Gallica - Greuze
Je m’évertue à suivre le rythme des pas de mon homme, à deux doigts de claquer des dents. Je pénètre dans le logis de Jean MARLOT et de son épouse Antoinette CHARLET mariés depuis 6 ans. Ils ont un fils Jean-Baptiste MARLOT qui la veille a eu 4 ans.

Mon hôte doit reprendre son travail de charron, et rattraper son retard, difficile dans ses conditions de le questionner sur son village d’origine, et sur les noms de ses parents ou de m’expliquer son métier. 

Obligeant, il demande à Antoinette de me donner quelque chose de bien chaud pour me réconforter. S’interroge-t-il intérieurement sur le bizarre personnage croisé sur son chemin,  dont les mains sont tendues vers la cheminée pour profiter de la chaleur des flammes. De toute façon Jean MARLOT est un taiseux. Il s’éclipse …

Discrète et vive,  Antoinette CHARLET me sert dans une écuelle en bois une bonne soupe, en milieu d’après-midi c’est une première pour moi. Installées toutes deux sur un banc, je me réchauffe et me sens bien sans envie de parler et d’interroger.

Pendant tout ce temps Jean-Baptiste MARLOT, grand bambin assez costaud pour ses 4 ans, qui n’est pas né à Barisis aux Bois, m’a observé fixement. Air de dire : ce n’est pas  trop tôt  de venir dans notre paroisse.

Il tient à la main une petite roue sûrement confectionnée par son père. Il grandira dans un foyer lui, et apprendra le métier de charron,  homme-orchestre très souvent parrain ou témoin dans les registres. Jean-Baptiste MARLOT épousera Marie-Barbe DAUBENTON fille de Jean-Louis DAUBENTON garde-ventes évoqué précédemment ici.

Capsule temporelle rêvée ou pas, je disparais pour revenir à l’occasion, lors d’un autre  RDVAncestral mensuel  initié par Guillaume du Blog  Grenier des Ancêtres.
#RDVAncestral
 
Sources

AD 02 Barisis aux Bois  BMS 1721- 1750  Baptême vue 46

samedi 17 juin 2017

RDVAncestral - L'alphabet d'Isabelle

 « Mais passez donc me voir » m’écrit Mademoiselle Amandine Bachasse institutrice communale à Montmeyran dans la Drôme en 1896. Tiens donc et si je saisissais l’occasion offerte de me rendre à l’école primaire de ma grand-mère maternelle Isabelle ARNOUX ?

Je laisse de côté les écoles du village où vont les enfants de la partie ouest de la commune. Je sais qu’Isabelle - comme ses sœurs Désirée et Nésida -  sont allées à l’école primaire du hameau des Dinas ainsi que les autres enfants de la partie est de Montmeyran.  Pas loin, l’école de garçons du hameau des Rorivas a vraisemblablement accueilli leur frère Bénoni.

L’école de filles des Dinas existe depuis 1856. Au départ sous la loi Guizot, c’est une école confessionnelle protestante où les études sont payées par les familles, avec une aide de la commune pour la scolarité des enfants indigents, commune qui assure aussi le traitement du maître protestant. Avec la loi de 1881 sur l’enseignement de Jules Ferry, il s’agit de l’enseignement public et laïque et l’école a été remise à l’Etat. 


Collection personnelle
 
Ayant rêvassé, je suis en retard. Je n’ai pas vu partir plusieurs enfants  du hameau des Dorelons et marcher d’un bon pas vers le hameau des Dinas pour rejoindre leur école.

Au moins deux fois par jour, si ce n’est quatre, c’est un bon kilomètre que doivent faire à pied Isabelle et ses petits camarades. Il n’est pas question de musarder le long de la rivière l’Ecoulay sur la gauche pour repérer d’éventuelles truites ou de lorgner les nids dans les arbres.

Avec la température clémente de juin, les fenêtres de la salle de classe sont ouvertes, j’entends  la maitresse. Melle Bachasse m’aperçoit, me fait signe et m’invite à entrer dans l’école. Les enfants étonnés se lèvent aussitôt, et claironnent « bonjour Madame  » Oups voilà j’y suis !

Bon comment l’institutrice va me présenter ? Celle-ci inventive dit « c’est une ancienne élève qui a quitté la région et qui se demande comment se déroule la classe maintenant. Les enfants faites comme si elle n’était pas là » 

Les élèves se rassoient et replongent le nez sur leur ardoise, alors que je m’installe tant bien que mal sur un banc d’école au fond.

Coup d’œil dans la pièce : le tableau noir sur lequel on écrit à la craie, l’éponge pour effacer. Tiens quand j’étais petite c’était une brosse.  Le bureau de la maîtresse sur une  estrade. Le plan incliné du bureau des écolières, les trous où sont installés les encriers blancs avec l’encre violette et à côté le porte-plume et pas loin le buvard.

Coup d’œil aussi sur les élèves, toutes portent une blouse pour protéger leurs vêtements. Je repère ma grand-mère Isabelle née en 1888, elle est âgée de 7 ans, des yeux bleus, blondinette aux cheveux fins qui sont tressés.

Elle est dans le niveau élémentaire et doit trouver la solution à des questions d’arithmétique : 12 mètres de drap ont couté 204 francs : quel est le prix d’un mètre de drap ?

Une personne gagne 218 francs par mois et dépense en moyenne 7 francs 25 par jour : quelles sont ses économies annuelles ? Je vous vois sourire : ne pas sortir le boulier électronique et il convient de trouver la bonne réponse.

Les petits du niveau préparatoire ont seulement à résoudre : une marchande a vendu au marché 3 douzaines d’œufs, combien a-t-elle vendu en tout ?

L’institutrice se déplace entre les bureaux pour regarder les calculs sur les ardoises, et incite ensuite les élèves à donner les réponses en fonction des doigts levés. Les gamines en profitent pour observer le fond de la classe et la curieuse intruse.

Si elle suit, pour les différents niveaux de sa classe, les propositions de sujets et d’exercices du journal d’enseignement qu’elle reçoit, Melle Bachasse essaie aussi d’innover un peu.

« Bon maintenant, on révise le vocabulaire appris en prenant toutes les lettres de l’alphabet. » Tiens donc, une petite musique de juin.

Des mots sont égrenés facilement : abeille, canard, dindon, fontaine, gerbe, hache, jardin, lapin, noisette, œuf. Le rythme se ralentit avec le Q : la quenouille doit pourtant être encore présente dans les foyers, pour le violon c’est moins sûr. Et quant aux X Y Z je vous laisse découvrir.

Gallica - Alphabet des enfants sages


Je ne vous dirai pas les mots trouvés par Isabelle, c’est un secret. Le soir en rentrant sa grande sœur Désirée peut la conseiller pour ses devoirs, car sa sœur Nésida est pensionnaire pour devenir institutrice comme le sera la benjamine ma grand-mère. Jean Pierre ARNOUX et Noémie Olympe LAGIER mes arrières grands-parents, agriculteurs, tenaient à ce que leurs filles poursuivent leurs études.

Isabelle ne sait pas que j’ai évoqué son aïeul Jacques ARNOUX  ici.
Va-t-elle penser que je l’ai espionnée ?

Se pencher sur l’Instituteur pratique ou autre revue similaire est fort instructif pour se faire une idée de ce qui était enseigné et demandé aux élèves de la fin du 19ème siècle, à défaut d’avoir les cahiers de son ancêtre.

C’est le recensement qui m’a livré le nom de la maîtresse de ma grand-mère Isabelle ; Amandine Bachasse, célibataire, est née en 1849 à Saint-Romans en Isère.

Voilà je suis retournée à l’école.


Sources
L’Instituteur pratique : journal d’enseignement primaire juin 1895 
Réponses  17 francs, et 293.75 francs et 36.

samedi 20 mai 2017

RDVAncestral - Deux oui pour Angélique

Angélique, ma marquise des montagnes, a quitté son village natal d’Orelle, pour son promis Florentin, gars de la terre dans le village d’Avrieux en Savoie. Quelques lieues, quatre à cinq heures de marche séparent les deux paroisses. On devrait plutôt dire : 18 kilomètres séparent les deux communes, car on est dans le Département du Mont-Blanc et l’arrondissement de la Maurienne sous le Premier Empire.

AD 73 - extrait carte 1800
 
En 1813 voici deux mois, Florentin PORTAZ - 22 ans - fils de Joseph PORTAZ et de Catherine PASCAL a épousé  Marie Angélique BARD - 23 ans - fille de Claude BARD et de défunte Anne JULLIARD originaires d’Orelle. Tous les protagonistes sont laboureurs.

J’ai regardé attentivement à partir d’Orelle, me demandant si Angélique avait passé l'Arc au pont des chèvres pour ensuite filer à Saint-André, traverser Modane et Le Bourget, avant d’atteindre sa destination.

La cérémonie  du transport du trousseau et du mobilier, en cortège dans un char tiré par des mulets, a-t-elle été respectée ? Je le pense, car elle a un sens symbolique d’une étape de séparation : la future allant vivre dans la maison du mari. En raison de la distance, c’était peut-être la veille.

Arrivée à Avrieux, je jette un coup d’œil à l’église, note ses maisons ramassées tout autour, proches les unes des autres comme pour se protéger à la mauvaise saison. Tout est calme, les femmes s’affairent à l’intérieur en ce début d’après-midi de mai. Le ciel est lumineux, l’air assez frais à plus de 1000 mètres d’altitude et la fière Dent Parrachée veille sur la vallée.

Je trouve Angélique à côté du puits, son seau est posé sur la margelle. Elle a l’intuition que je me suis attachée à elle, à son Florentin, ses proches, ses descendants.

Gallica - Puits

Me dira-t-elle s’il s’agit d’un mariage où les sentiments avaient leur place, si elle est bien ou peu dotée ? D’autant qu’il convient aussi de renouveler le patrimoine génétique des familles. J’espère que le promis ne convole pas uniquement pour échapper à la levée supplémentaire de soldats, après la désastreuse campagne de Russie de Napoléon en 1812, au moment où l’Europe gronde.

En tout cas Angélique et Florentin ont prononcé deux fois oui !

Angélique m’a chuchoté que pour des histoires de papiers, ils sont passés devant le maire pour dire leur premier oui. Je lui confirme qu’Alexis DUPUY était bien la personne compétente le mercredi 17 mars 1813 pour constater la validité de l’union avec son Florentin.

Je garde pour mon moi l'idée que les nouvelles règles sont précieuses pour l’histoire de sa famille. J’ai ainsi découvert les dates de naissance des mariés, celle du décès de sa mère, les noms et professions et âges des témoins choisis. Il y a quand même du bon dans le nouveau code : appelé tantôt code Napoléon, tantôt code civil selon les changements de régime …

Et merveille pour la Savoie – enfin pour le généalogiste -  cette époque m’a fait découvrir les premières signatures de mes ancêtres savoyards. Certes c’est écrit Porte dans les actes,  prononcé parait-il Porta et  signé tantôt Porte, ou Portaz. Pour ce patronyme, c’est toujours aussi confus qu’au siècle précédent.

Mais j’ai les signatures de Florentin, de son père Joseph et des quatre témoins tous laboureurs et tous d’Avrieux, signatures qui donnent l'impression qu’ils savent lire et écrire. Joseph PORTAZ a d’ailleurs été adjoint au Maire quelque temps. Angélique et son père ne signent pas.

Angélique m’a chuchoté que le plus important, c’est le mariage religieux. Devant le prêtre les mariés ont dit oui pour la seconde fois, et c’est ce qui est valable pour les habitants. Le registre paroissial conservé, en latin, est plus succinct, mais il y a la mention de la dispense accordée en raison de l’union en temps prohibé, car on était proche des fêtes de Pâques. Un des témoins religieux était présent déjà à la mairie, le second est le parrain du marié.

Angélique était-elle habillée de noir, robe neuve ou celle de sa défunte mère comme c’est parfois la coutume. Avait-elle une ceinture blanche ou de couleur, peut-être ornée de clinquants et de chaînettes, nouée par sa fille d’honneur le matin, et dénouée le soir par son nouvel époux.

Je n’ai pas osé demander si la noce s’est déplacée en cortège dans le village, si les invités étaient nombreux lors du repas, s’il y avait un vieilleux pour les faire danser. Des craintes d’une nouvelle famine, en raison des mauvaises récoltes de l’année précédente, devaient tarauder les villageois.

Le plus important pour toutes les deux est le moment partagé, un moment de pause pour Angélique, comme un instant volé qui lui est personnel. Elle s’adapte progressivement à la cohabitation avec ses beaux-parents, ses beaux-frères et belles-sœurs dans un nouveau logis. Elle n’a pas le temps de rêver avec tous les tâches à accomplir à l’intérieur, et aussi dehors aux champs pour aider les hommes. 

Oui, il y aura des enfants, je lève le doute : au moins 5.

- Jacques-François marié à Euphrosine CORDOLLAZ mes ancêtres,
- Christine mariée à Etienne DUPUY
- Marie-Dominique et Benoîte (évoquée ici) restées célibataires
- Un angelot au prénom inconnu.

Si l’échange vous paraît un peu confus, disons que c’est lié à l’altitude ou le fait d'avoir remonté le temps. C’est aussi une prise de contact avec la Haute Maurienne.

Angélique des montagnes et Florentin au prénom peu usité, je vous remercie de m’avoir guidée vers votre belle région et incitée à me renseigner sur votre quotidien.  


Sources
Archives départementales Savoie
Avrieux EC 1812-1813 3E 495 vue 38 et RP 1803-1823 vue 61