vendredi 17 novembre 2017

Dépoussiérer Marie Catherine Rossignol

Sapristi, on y voit goutte, tout est gris, gris bleuté, gris laiteux aussi, et une très forte odeur de poussière. Je manque d’être déséquilibrée par une faible marche sur laquelle traine un vieux registre.

Ledit registre est entièrement recouvert d’une toile d’araignée figée sous une couche de poussière de plusieurs siècles. Je ne peux m’empêcher de ramasser ce document, éternue bien sûr, d’autant que j’ai passé la main sur la couverture. Nouvel éternuement, je lis Barisis aux Bois …… Voilà c’est la destination de mon rendez-vous mensuel avec mes ancêtres.
 
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Je suis en terre du Laonnois, en l’an 1770, à Barisis aux Bois, dans un lieu à la fonction pas vraiment définie, où les teintes de bruns dominent. Soudain  un halo de lumière illumine une table où sont posés des registres et Marie Catherine ROSSIGNOL (SOSA 819) sort de l’ombre.
 
Cette silhouette détachée de la ronde de mes ancêtres me fait signe.  Je pressens qu’elle est disposée à murmurer ses secrets, chuchoter sa vie dans un village entouré de forêts.
 
Petit sourire de part et d’autre, puis  je salue ma Grand-mère.
« Bonjour ma petite, je suppose que tu es une de mes descendantes. Tiens lis donc, puisque ce livre de M. le Curé est ouvert ! »
 
« C’est votre acte de baptême Grand-Mère, vous avait été tenue sur les fonts baptismaux le jour de votre naissance le 13 septembre 1703, il y a 67 ans maintenant. Vos parents Jean ROSSIGNOL et Marie PIERPONT ont choisi des proches pour parrain et  marraine : Simon Rossignol et Anne Pierpont. »
«  Tiens, je ne m'en souvenais pas ! »
 
Comme un courant d’air dans la pièce, et les pages du registre tournent toutes seules. Elles se sont arrêtées sur la célébration du mariage le 14 mai 1720 de Charles TELLIER (SOSA 818) laboureur, fils d’un autre Charles et de Barbe BALE avec Marie-Catherine  ROSSIGNOL. La mariée n’avait pas encore soufflé ses 17 bougies, elle avait seulement sa mère. Les parents du marié étaient présents, de même qu’un oncle et son frère : Raphaël et Jean Rossignol.
 
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File le temps, passent les saisons.
J’entends ; «  oh j’ai eu d’abord que des filles Marie-Thérèse, Marie-Elisabeth, Marie-Magdeleine, Marie-Catherine, et aussi Marie-Marguerite. »
«  Vous savez Marie-Marguerite est également ma grand-mère ! »

« Et  puis j’ai eu enfin un fils Jean-Charles, mais mon pauvre mari avait été porté en terre avant, le petiot n’a pas connu son père. »
 
C’était alors en 1734 : il lui a fallu du courage à Marie-Catherine ROSSIGNOL et de la volonté pour élever ses enfants. Vraisemblablement sa famille a dû l’aider, y compris pour les terres.
 
Autre courant d’air dans la pièce, les pages du registre se soulèvent et s’arrêtent sur le remariage de ma Grand-Mère  - 10 ans plus tard -  le 6 septembre 1744 avec Jacques BLEUET un laboureur, veuf lui aussi depuis un certain temps.
 
Les mariés ont-ils voulu rompre leur solitude respective, avaient-ils du « sentiment ». Sauf que ? « Ne me regarde pas comme çà et ne compte pas sur tes doigts : oui notre fille Marie-Catherine BLEUET est née 5 mois après …en février 1745. »
 
Famille recomposée, Marie-Catherine et son second mari cheminerons ensemble 15 ans jusqu’en 1760. A nouveau veuve, ma Grand-mère dû veiller à l’établissement de son seul fils Jean Charles, sa promise fût dénichée dans un village voisin à peu plus d’une lieue.
 
On parle de la pluie, du beau temps, des dernières récoltes, de l’hiver déjà installé. Je lui apprends le mariage, en cette année 1770, du Roi Louis XVI et de Marie Antoinette d’Autriche. Marie-Catherine me demande dans quelle province je demeure. Pourvu qu’elle ne me questionne pas sur le souverain qui règne à mon époque.
 
Je me dis qu’elle a entre autre  côtoyé dans son village Jean DAUBENTON garde-vente et aussi Jean MARLOT charron qui sont mes ancêtres.  Belle personne que j’imagine volontaire, et solide, car elle abandonnera ses cinq enfants mariés et sa quinzaine de petits-enfants à seulement 80 ans en 1784.

Marie-Catherine, ma grand-mère à la 10e génération, me demande de la raccompagner à son logis. En novembre tout est gris, tout peut être poussiéreux. Nous disparaissons…



Marie Catherine ROSSIGNOL (SOSA 819) 1703-1784
mariée en 1720 avec Charles TELLIER (SOSA 818) ca 1699-1734
mariée en 1754 avec Jacques BLEUET 1697-1760

- Marie-Thérèse Tellier 1722- ? mariée à Nicolas Philibert Léchevin
- Marie-Elisabeth Tellier 1724-? mariée à Louis Demilly
- Marie-Magdeleine Tellier 1726-?
- Marie-Catherine Tellier 1728-1737
- Jean-Charles Tellier 1731-?
- Marie-Marguerite TELLIER (SOSA 409) 1732-1791 mariée à Antoine Jérôme LEFORT (SOSA 408) ca 1730- ca 1782
- Jean Charles Tellier 1734-<1789 marié à Marie-Jeanne Prévôt
- Marie-Catherine Bleuet 1745 -1812 mariée à Pierre Bruïer


Sources
Archives Départementales de l'Aisne
BMS Barisis aux Bois et Amigny-Rouy

vendredi 27 octobre 2017

Généathème : Anne ma chère épine

100 mots pour une vie, 100 mots pour une épine
 
Collection personnelle
 
Née vers 1756, ma chère Anne épouse, avant 1797, Denis Gay-Rosset un cultivateur,
où mystère ? Sa vie de mère se déroule à Montgilbert, petit village, en Savoie.
 
Elle a au moins quatre enfants : Antoine, Blaise, Thomas
et François-Joseph mon ancêtre.
 
Selon les actes de baptêmes ou de décès de ceux-ci, son patronyme est orthographié
Poti Potti Potty Pothi Potheau.
 
Elle devient veuve en 1813, je l’imagine mère autoritaire, allez savoir pourquoi ?
Elle quitte notre terre en 1835, dite octogénaire, fille de Jacques Poti
et d’une mère au nom inconnu.
 
Ainsi vont les écrits et les registres manquants.
 
 
 

Denis GAY-ROSSET (SOSA 88) 1766-1813 Montgilbert
Anne POTI (SOSA 89) ca 1756 ? -1835 Montgilbert
 
- Antoine GAY-ROSSET marié à Antoinette BUET
- Blaise GAY-ROSSET
- Thomas GAY-Rosset
- François Joseph ROSSET (SOSA 44) marié à Martine BUET
  puis à Anne RIVET (SOSA 45)
 
 
Sources
Archives départementales Savoie 
 

samedi 21 octobre 2017

Le farfadet des Hurtières

Milieu du mois d’octobre 1869 en Savoie, je profite du rendez-vous mensuel avec mes ancêtres pour rallier Saint Georges d’Hurtières et prendre le chemin du hameau de Froide-Fontaine pour la première veillée automnale.

Je suis attendue chez François GERVASON  (SOSA 20) et son épouse Jeannette LANDAZ (SOSA 21) cultivateurs, mes arrière-arrière-grands-parents ! Je croyais avoir grimpé  rapidement, cela ne doit pas être le cas. Deux silhouettes me précédant, dont l’une avec une lanterne, m’ont aidée à trouver la maison. Je m’engouffre, collée à leurs basques.

De nombreuses personnes sont déjà rassemblées.  Parmi les adultes, il y a peut- être Claudine Landaz la sœur de Jeannette qui habite le village ? Parmi la troupe enfantine, lesquels sont les petits du couple ? Bon, je joue au fantôme, ou je me présente ?

Jeannette LANDAZ s’avance avec dans les bras une gamine de 2-3 ans :
« assieds-toi là ! La petiote c’est Marie-Philomène, tiens voilà aussi Liduvine-Franceline (4 ans) et la grande Marie-Angélique (8 ans). Le bébé Jean-Marie est dans le berceau, à côté de la grand-mère Josèphte FORAY. »

«  bah, je sais que celui qui t’intéresses, il est avec les hommes : Moïse Séraphin (10 ans) bien grand et costaud déjà. Le père François mon homme, non plus, il a pas compris qui tu étais, mais comme çà t’es pas seule ! » Ledit François s’étant rapproché, opine du bonnet.

Et me voilà installée au bout d’un banc, avec la petiote sur les genoux, mon hôtesse ayant fort à faire. Un pas en avant, un pas en arrière, François GERVASON ouvre la bouche pour m’asséner :

« Comme t’es une étrangère tu sais pas que le pays des Hurtières est plus riche dans la profondeur de la terre que sur le sol, y a des trous, des mines quoi ! On est pas que des gratteurs d’un sol pauvre ! »

Soudain un homme ajoute : «les mines de cuivre et de fer depuis la nuit des temps, on les creuse, du bon minerai, tiens l’autre jour l’instituteur y a dit qu’on a fait ici la belle épée du nom de Durandal pour un Roland de Roncevaux ! »

François mon aïeul, désigne un autre homme  et d’une voix forte : « bon ben, pour tout le monde, raconte comment on fait au début d’une mine, et bien : la dame, elle connaît pas, et puis les gamins ils aiment bien réentendre »
 
Gallica

Le conteur réquisitionné, enlève son chapeau, se gratte le crâne, comme pour se mettre en condition, me lorgne et se lance :

« Côté paperasses, bien sûr le notaire sur un beau papier timbré, il note tout : l’endroit de la mine, le nom de celui qui va creuser la mine et d’autres choses. Mais le plus important, le notaire, l’autre personne, et les témoins, ils vont tous à l’entrée de la mine.

Le nouveau possesseur - qu’on dit-  il se mouille l’index, et trace une croix sur le roc, puis se signe, pose la main droite sur  la croix, et après la lecture de l’acte dit: « je le jure, amen ».

« Tout ça c’est important pour éloigner  les dangers dont les mineurs sont souvent victimes dans leurs travaux, cette cérémonie c’est pour se protéger des esprits qui habitent les profondeurs des galeries. »

Petite pause, le conteur ajoute :
«  parmi ces esprits, le plus méchant par ses malices et ses espiègleries est le farfadet, aux longues ailes de chauve-souris. Caché dans les coins les plus sombres, il se livre à toutes sortes de gentillesses d'un goût douteux. Il  en sort à l’improviste, tord l’épinglette dans le trou de la mine, mouille la mèche, et pour cela, procède d’une façon fort inconvenante. »

« C’est quoi l’épinglette ? » questionne Moïse Séraphin, très attentif.

« Une tige de fer utilisée pour percer la cartouche introduite dans un trou de mine avant d'y mettre la mèche.  Et ce filou et cruel farfadet va quelquefois jusqu’à allumer le grisou.
Gare à l’explosion ! Il en est souvent la première victime, il s’y brûle les ailes, mais cela ne le corrige point, et le lendemain, il reprend le cours de ses gamineries ordinaires. »

« Oh là là c’est grave ! » murmurent de jeunes voix.
François GERVASON conclut : «  comme les enfants, le farfadet invente des tas de bêtises, et certaines sont très dangereuses pour ceux qui travaillent dans les galeries ».

Et le conteur après un regard circulaire sur l’assemblée souligne :
« Il y a une autre cérémonie importante contre les mauvais esprits pour le nouveau propriétaire d’une mine des Hurtières. Pour se débarrasser des importunités du farfadet, il doit déposer chaque soir à l’entrée de la mine, un petit panier de provisions. Le lendemain matin, bien sûr il n’y a plus rien dans le panier. »

Ou comment se concilier le farfadet de la mine … et conjurer le sort ...

Peut-être y-a-t-il dans le panier des châtaignes grillées, comme celles que viennent de préparer Jeannette et sa belle-mère Josèphte.
 

Gallica
Qui suis-je pour prétendre ébaucher la vie de mes ancêtres dans une commune où la culture et l’élevage était le parent pauvre, et  les entrailles de la terre faisaient des paysans également des mineurs de montagne. Le tout était d’avoir de bons muscles : gratter le sol l’été, creuser la terre l’hiver, taper dans les filons, double activité nécessaire pour vivre, voire survivre.

C'était peut-être le cas pour François GERVASON, qui n’était pas né dans la commune, et qui se déclarait cultivateur.  Paysan-mineur, c’était sûrement le cas de ses voisins, et apparaît là toute l’importance de la légende du farfadet.


Sources :
Famille : Archives Départementales Savoie
Légende : Gallica  Antony Dessaix Légendes et traditions populaires de la Savoie 1875
 
Pour aller plus loin sur la mine de Saint Georges d’Hurtières :

vendredi 13 octobre 2017

Annette Philomène une savoyarde

Mémé Annette, plus que Mémé Philomène, avec pour patronyme GERVASON, était ma grand-mère paternelle. L'univers étrange de la généalogie m'incite à t'évoquer et à esquisser un fil de ta vie.

Tu vois le jour à Randens, petite commune de Savoie, le 17 juillet 1891. Annette Philomène tels sont les deux  prénoms déclarés à l'officier d'état-civil le lendemain de ta naissance, par ton père Moïse Séraphin GERVASON cultivateur, sans doute fier du troisième enfant que Marie Louise ROSSET son épouse vient de mettre au monde.

Lors de ton baptême le prêtre te baptise Anne comme Sainte Anne mère de la Vierge, car Annette il ne connaît pas ! Sainte Philomène doit être dans ses tablettes … De façon classique, tu portes le second prénom de ta marraine Marie Philomène Gervason une tante paternelle, et tu as pour parrain  François Auguste Rosset un oncle maternel.

Vers 1896, ta famille s’installe juste en face à Aiguebelle, gros bourg doté d’une gare. Tu as grandi au sein d’une fratrie de 8 enfants, où vraisemblablement chacun devait s’entraider.

Tu n'es pas allée chercher bien loin ton promis qui habitait juste à côté : Louis Célestin PORTAZ employé des chemins de fer, comme son père  Louis Xavier, originaires de Modane.

Pour suivre ton époux, tu habitas d'autres lieux en Savoie et plus tard t’installas en Haute Savoie.  Trois fils arrivèrent assez vite, puis un autre fils et ensuite une fille.

Je l'aime bien cette photo datée a priori de 1922, où tu poses fièrement avec ton époux et vos trois premiers garçons. Vêtue d'un chemisier blanc, très fin sautoir et petites boucles d’oreilles, les joues bien rondes, les yeux sombres, tes cheveux coiffés en chignon de façon asymétrique ce jour-là me semble-t-il.

Vous étiez tous habillés « sur votre trente et un » pour poser chez le photographe !
 
Collection personnelle

Petite, sur toutes les photos, j'ai comme l'impression que tu ne veux pas perdre un seul centimètre.

Une vie qui s'est déroulée entre le monde de l'agriculture et le monde des chemins de fer, certainement pas facile, avec 4 puis 5 hommes à la maison.

Si ton époux  ne partit pas au front lors de la première guerre mondiale en 1914, c’est en raison de son métier au titre des Sections de Chemin de Fer de Campagne. Mais dès les premières semaines du conflit ta famille fut endeuillée par le décès de ton beau-frère, puis ceux de deux cousins germains.

Plus tard, tu eus la douleur de perdre ton troisième fils décédé accidentellement en 1955, et l’année suivante ton époux.

Mais entre-temps des petits-enfants avaient agrandi le cercle familial. L'été, tu les avais parfois dans ton logis. En ce qui me concerne, c'était des visites à la journée avec mes parents, ou seulement avec Papa parfois.

Je garde le souvenir de ta petite maison, d'un jardin potager bien entretenu où j'ai appris à ne pas confondre le persil  et les fanes de carottes,  jardin avec une bordure de fleurs et un puits. Vague réminiscence d'un chien qui lui ne me terrifiait pas !
 
Je garde en mémoire l'image d'une grand-mère avec un petit chignon sur la nuque, toujours vêtue de sombre, et souvent avec un tablier.

En tout cas pour le mariage de ton fils aîné et de mon baptême tu t'étais déplacée avec ton époux, et tu arborais un chapeau. Celui de mon baptême est de paille noire (portant le deuil de tes parents sûrement). Ce chapeau classique est acceptable contrairement au curieux couvre-chef de mon autre grand-mère.

Pour ma naissance, tu avais trouvé le temps de me tricoter une robe de laine. Ce cadeau figure dans mon livre de première enfance annoté par Maman.

Annette Philomène petite esquisse tout simplement, car de tes goûts et aspirations, douleurs ou inquiétudes je ne sais rien, esquisse-témoignage. Vie d'une grand-mère de 1891 et 1967.
 
Avec toi Mémé Annette Philomène et ton patronyme dont je n'appréciais pas la sonorité je suis remontée loin dans le temps bien étonnée de mes trouvailles.

 

jeudi 28 septembre 2017

Généathème : Barjaquer patois ou français

Mes aïeux savoyards barjaquaient-ils patois ? Papotaient-ils seulement en patois, ou aussi en français ? Honnêtement,  je n’aurai pas abordé ce sujet de généathème, sans la proposition de Sophie du Blog « La Gazette des Ancêtres ».
 
C’est en terre de Savoie que la chaîne de mes ancêtres remonte le plus loin dans le temps : des gens de la terre, de la montagne, sauf trois notaires ducal et aussi un bourgeois ! Terrain défriché en partie par des passionnés de généalogie de longue date, dont je bénéficie car il s’avère fiable.
 
Comment parlaient tout ce petit monde d’hommes, de femmes, et d’enfants, voire écrivaient ?

Pour commencer juste un petit rappel : non ne vous sauvez pas ! Le patois savoyard, resté assez proche du latin, appartient au groupe linguistique appelé bizarrement « franco-provençal ». Ce n’est pas tout à fait du français, et pas du tout du provençal.

Lexilogos - carte détail

Le français, langue des autorités et des notables
 
Se poser la question du parler usité, à mon sens, conduit à se demander qui parle quoi et quand ?
 
Initialement  sur les terres du Comte de Savoie, tous les actes administratifs ou notariés étaient rédigés en latin. Puis, le Comte Vert Amédée VI de Savoie (1343-1383) s’est dit qu’il serait plus commode de gouverner un pays dont la langue administrative serait plus compréhensible pour lui qui parlait le patois savoyard, que le latin des clercs.
 
Le Comte Vert a appris la langue du Roi, du Roi de France, c’est-à-dire le français et l’a imposée à son secrétariat ! Soit dit en passant, Amédée VI en épousant Bonne de Bourbon, fille de Pierre 1er de Bourbon et d’Isabelle de Valois, est devenu le neveu du Roi de France Philippe VI de Valois. Il n’y a pas eu de pression de celui-ci trop occupé avec les Anglais à cette époque.
 
Avec ce choix linguistique libre du Comte Vert, la langue française unitaire a été adoptée au château comtal de Chambéry. A partir de la fin du XIVe siècle, il y eu un engouement pour la langue et la culture française sur les terres du Comte, puis du Duc de Savoie. Les familles aristocratiques et les familles bourgeoises des professions juridiques adoptèrent le français comme langue domestique.
 
Le XVe siècle a été l’époque de l’installation du français en Savoie : mouvement social pacifique. Les actes d’archives révèlent que le français a remplacé assez rapidement le latin, sans passer par la transition d’un dialecte local. A l’exception des jugements qui restèrent en latin jusqu’à son abandon, par les cours de justice, après l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. A cette époque en effet, les troupes françaises occupaient la Savoie qui était gérée comme une province française…
 
Lorsqu’il eût retrouvé son fief héréditaire, le Duc Emmanuel-Philibert de Savoie, par lettre patentes de 1561, impose le toscan – c’est-à-dire l’italien au Piémont – et le français à la Vallée d’Aoste et à la Savoie. Il justifiait le choix de ces deux langues, par la langue qui était la plus proche du patois que parlaient les gens de chaque région. La Savoie n’a jamais été administrée en italien. 

Le bilinguisme du peuple : langue du dimanche et langue de tous les jours
 
Et le patois dans l’histoire ? Les familles de notables n’ont pas abandonné ce patois qu’elles devaient bien connaître pour parler avec l’ensemble des gens.
 
Et le peuple dans tout cela, c’est-à-dire mes aïeux ? Il a évidemment continué à parler patois, puisqu’il a parlé couramment jusqu’à la fin du XIXe siècle.


Sauf que les Savoyards sont devenus, à partir des XV et XVIe siècles, bilingues. D’abord bilingues passifs, comprenant le français mais ne parlant que le patois ; puis bilingues complets.
 
L’Eglise a joué un grand rôle : au cours du XVe siècle, les sermons dominicaux commencèrent à se faire en français. Au XVIe siècle, des évêques donnèrent l’ordre aux curés de prêcher en français même dans les plus petites paroisses. Tout le monde parlait patois et le dimanche faisait un effort pour comprendre le français du sermon. Le catéchisme était enseigné en français aux enfants, les vieux ex-voto étaient en français.
 
On a un témoignage indirect de ce partage des langues dans certains noëls qui mêlent les strophes en patois et d’autres en français. Comme le curé parle en français dans sa chaire, la Vierge et les anges parlent français, tandis que les bergers parlent en patois.
 
Un autre instrument de francisation fut le théâtre religieux. Au XVIe, on a beaucoup joué de mystères dans les Alpes, et  en Savoie les textes étaient en français. Des mystères furent joués à Chambéry, Montmélian, puis le centre de cette activité s’est déplacé en Maurienne.
 
L’évêque de Saint-Jean de Maurienne, qui avait ouvert un collège de langue française, favorisait la représentation de mystères dans ses paroisses. Il faut avoir à l’esprit, ce qu’une telle représentation, impliquait à l’échelle d’une paroisse. Tous les acteurs – ou presque – devaient être choisis dans la population locale. Celle-ci devait fournir un effort considérable pour apprendre les rôles et les immenses tirades en français. Les représentations de mystères religieux furent des auxiliaires du français dont on disait qu’il était la langue du dimanche.
 
Dans bien des paroisses de Maurienne, il y avait des écoles où les gamins pendant l’hiver apprenaient à lire et à écrire en français.

Le patois restait évidemment la langue de tous les jours.

Les patois des villages avaient des différences, mais ils avaient surtout des ressemblances, nombreuses, discrètes et essentielles qui permettaient à tous les gens de se comprendre.
 
Loin de moi l’idée de vous infliger un glossaire, ou une ribambelle d’expressions, sauf à préciser que barjarquer correspond à bavarder, faire des commérages. Il m’arrive d’utiliser ce verbe, j’en ignorais l’origine.
 
Je préfère prendre l’option des mots savoyards dans le français parlé en Savoie, mots d’autrefois qui correspondent à une réalité montagnarde, ou donnent aux propos une pointe de malice, ou sont plus expressifs.
 
Mots choisis savoyards
 
Concernant la flore, l’expression bizarre de pomme de pin est remplacée par le nom savoyard une bovate ou povote. Au moment de la cueillette des myrtilles, on va ramasser des embrunes ou des embrosales !
 
Concernant les végétaux, en Savoie la carotte rouge est l’appellation de la betterave rouge à salade, et notre carotte jaune reste parfois encore appelée pastenaille.
 
Côté cuisine : un diau ou diot est une saucisse. Le décapa-diau est un grand gars, sec et maigre, comme pour le français dépendeur d’andouille.
 
Un seau est un zibelin, la louche : une pauche, et l’écumoire : une cuillère-percée. La pignote est un bidon pour aller chercher le lait. Un petit morceau de nourriture porte le nom de bocon : viens manger un bocon de tomme.
 
Justement côté montagne : si un de nos ancêtres avait deux montagnes, il n’était pas Crésus, mais avait deux alpages, chacun ayant son chalet, ses prés et ses pâturages. La montagnette est un alpage de basse altitude. Emmontagner, c’est monter le troupeau à l’alpage, et démontagner c’est le faire redescendre.
 
Il y a tant d’autres mots susceptibles d’éclairer le quotidien de nos ancêtres et leurs activités, matière à d’autres billets, à des rendez-vous avec un ancien ou une aïeule. Je garde donc certains mots pour une autre fois.
 

Sources : Lexilogos
- Comment parlaient et écrivaient les Savoyards au cours des siècles par Gaston Tuaillon - Romaniste et dialectologue savoyard -  Conférence de 1996
- Survivances du patois savoyards par Gaston Tuaillon - Cahiers de civilisation alpine 1983

samedi 16 septembre 2017

Le manuscrit de Coucy le Château

Posé devant ma porte, par une main anonyme et mystérieuse, j'ai eu la surprise de trouver un rouleau de papier de couleur crème, entouré d’une cordelette de chanvre. Etonnée, je m’empare de ce document, dénoue le lien, le déplie. 

Sur ce manuscrit,  d’une belle écriture penchée,  je repère une devise : « Roy, ni prince ne suy,  Ni duc, ni comte aussy, Je suis le sire de Coucy ». Oh, que cela est étrange !

Une fois le manuscrit  complétement déroulé, consigne m’est donnée de me rendre au bailliage de Coucy  le 1er janvier 1722  - pour mon prochain RDVAncestral -  afin de découvrir des énigmes liées à mes ancêtres.
 
Point de département de l'Aisne en ce temps-là, puisque le Roi Louis XV régnait sur les sujets du Royaume de France.
 
En route donc pour Coucy le Château, où sur un éperon rocheux fût édifiée au 13ème siècle, une fière forteresse, dont les remparts pouvaient concurrencer d'autres citadelles de l’Occident médiéval. Au 14ème siècle, Enguerrand VII de Coucy, grand diplomate, fît du château un somptueux palais. Mais la Fronde était  passée par là, Mazarin ordonnât  le démantèlement de la forteresse et son abandon.
 
Coucy le Château - Delcampe
Sur le manuscrit, consigne m’est donnée d’entrer dans la petite cité  par la Porte de Laon,  flanquée à l’extérieur de deux grosses tours avec à l’étage une grande salle. Consigne m’est donnée de bien regarder à main droite pour trouver le premier billet glissé dans un interstice du rempart.

Effectivement après avoir un peu tâtonné, entre les pierres est glissé un papier plié en quatre. Instruction m’est faite de me diriger vers le cimetière, car Jean MARLOT mon ancêtre assiste à l'inhumation de son épouse Jeanne COLLECTE qui vient de s’éteindre à  l'âge de 53 ans.

Je me faufile, m’égare un peu entre les places irrégulières, les rues généralement étroites, tortueuses et mal pavées, avec des maisons basses de peu d’apparence.

La cérémonie vient de s'achever apparemment lorsque je pénètre dans l'enceinte du lieu du dernier repos. Je croise trois personnes pressées de rentrer chez elles, plus loin un homme est entouré  de proches qui finissent de lui présenter leurs condoléances. Cette silhouette, avec encore une cape jetée sur les épaules,  me laisse une impression de déjà vu. 

Je n'ose pas m'approcher, ce Jean MARLOT est-il le même que celui qui est l'époux d'Antoinette CHARLET ?
 
La dernière consigne du billet est de repérer une pierre tombale à proximité (et non une simple croix en bois) pour trouver un autre billet qui me guidera vers un autre lieu, un autre jour. Là je suis perplexe, je peine, la lumière baisse, Jean MARLOT part à son tour. De quoi j’ai l’air à errer dans un cimetière un jour d’hiver, qui plus est un premier janvier !
 
S’obstiner, surtout en généalogie, enfin sous un gros caillou à côté d’une pierre tombale : je déniche un autre billet, toujours plié en quatre. Consigne m’est donnée, de me rendre juste à côté, à l’église Saint-Sauveur de Coucy le Château le 17 février de la même année, soit 6 semaines plus tard,  pour un mariage cette fois !
 
Et magie d’un rendez-vous avec ses ancêtres, je suis aussitôt propulsée dans l’église voisine, le jour prévu, à la bonne heure.

Rapide coup d’œil au portail de la seconde moitié du 12ème siècle, qui se comporte d’un petit porche en saillie, décoré de trois rangs de colonnettes, supportant un nombre égal de torses, dont seule la première présente des sculptures.
Coucy le Château - Delcampe
Il me faut un moment pour m’habituer à la faible lumière de la nef, mais je suis arrivée à temps pour la bénédiction nuptiale de Jean MARLOT (mon SOSA 820) et Antoinette CHARLET (mon SOSA 821) et entendre le prêtre égrener les qualités des mariés. Comme souvent en cas de remariage, le prêtre ne mentionne pas la filiation de l'époux : Jean  est dit veuf et point final.

Mais je découvre qu'Antoinette est la fille de feu Jean Baptiste CHARLET et de défunte Anne BOUDERLINE, et vient de la paroisse Saint-Martin de Chauny.

Tout cela a été rondement mené, veuf éploré que nenni !

Ils se sont donc unis à Coucy mes deux tourtereaux, parents de Jean-Baptiste ! Antoinette a environ la trentaine, Jean un peu plus a priori, et certainement pas la cinquantaine comme sa première épouse.

Vais-je suivre le cortège jusqu'à leur domicile pour repérer leur maison ? Leur fils Jean-Baptiste a-t-il été baptisé aussi dans l’église Saint-Sauveur ? Et là puisque je suis dans une autre époque puis-je consulter le registre du prêtre dans la sacristie ou le lieu de dépôt ?
 
Réfléchie un peu pauvre distraite et impatiente si tu vas formuler cette demande auprès du prêtre,  il va te prendre pour une dérangée. Il vient tout juste de célébrer le mariage, il n'y a pas eu mention d'une reconnaissance d'enfant. Antoinette et Jean n'ont pas forcément fêté Pâques avant les Rameaux.

A tout hasard je me dirige vers la cuve baptismale et s'il y avait autour de celle-ci un autre billet sur un banc ou près d'un cierge ..... je tourne, je vire ; ce coin de l'église est très sombre.

Je sais que les fonts baptismaux romans du 11ème siècle,  sont remarquables et sculptés dans du marbre noir veiné de bleu. Je n’arrive pas à déceler les sculptures finement ciselées représentant des motifs végétaux des petits animaux, des petits personnages et de jolis visages.

Cependant, à main gauche, dans un missel oublié, dépasse un troisième billet plié en quatre comme les précédents : avec noté « même lieu le 11 janvier 1724 pour le baptême de Jean-Baptiste MARLOT». J'embrasse le billet.

Et là un peu plus de lumière,  puisque c’est un autre jour. Je vois la tante et marraine Reine CHARLET, demi-soeur de la maman, tenant avec précaution le nouveau-né et lui souriant, et Jean MARLOT le père très ému et tellement fier d'avoir enfin un héritier.

1722, 1724, 2017; enchaînement rêvé, cher à mon cœur, maillons dans la chaîne des générations.


Enchaînement qui complète une précédente rencontre dans le village de Barisis aux Bois où la petite famille s'est installée et qui est évoquée ici


Sources
AD 02 Coucy le Château-Auffrique BMS 1716-1735 vues 63, 65 et 92